
Alain
Madelin |
Le
Président de la République a souhaité promouvoir
une Charte de l’environnement qui serait au même
titre que la déclaration des droits de l’Homme
et du citoyen de 1789 adossée à notre Constitution.
Si la Charte proposée au vote des parlementaires pose
de très nombreuses questions au regard de notre conception
traditionnelle de la responsabilité et de la liberté,
c’est la question du principe de précaution qui
retient le plus l’attention. D’ailleurs la commission
Coppens chargée de préparer cette Charte n’avait
pu trancher entre les adversaires et les partisans de l’inscription
de ce principe dans la constitution.
En fait le principe de précaution existe
déjà dans le droit communautaire comme dans notre
droit français et son objectif est parfaitement louable.
Mais inscrire ce principe dans la Constitution, c’est
à dire en faire une norme du rang le plus élevé
(supérieure à la loi, aux règlements et
à l’ensemble des contrats) comporte de sérieux
risques.
1° Un risque pour le progrès
scientifique
L'inscription du principe de précaution
dans notre Constitution changerait notre façon d'aborder
l'avenir.
L’histoire
de notre civilisation, c’est celle de prises de risque
"raisonnées", encadrées par un droit
de la responsabilité dont le rôle est d'inciter
les gens à faire preuve d'une vertu de comportement qui
s'appelle "la prudence". Faire du principe de précaution
une règle supérieure s’imposant à
l’Etat revient à poser comme règle que là
où existe le moindre doute –et même là
où l'on n'a pas encore démontré avec certitude
qu'il n'existe aucun doute– les autorités publiques
ont le devoir d’intervenir.
Certes le champ du principe de précaution
est limité et l’intervention doit être proportionnée,
mais toute l’histoire récente montre que le principe
de précaution vire facilement au principe de suspicion
et au principe d’abstention.
Le progrès implique l'expérimentation,
donc le risque de se tromper. C'est en avançant vers
l'avenir que l'on apprend à le maîtriser. De temps
en temps, on découvre que l'on s’est trompé
de direction. Ou encore on se rend compte qu'on aurait dû
y aller d'une manière différente. Mais on n'apprend
qu'en agissant. A vouloir éliminer toute prise de risque,
on entrave le progrès. On tend à faire de la science
un problème alors que c’est elle qui peut le mieux
apporter les solutions à nos problèmes d’environnement.
Au surplus, imaginer qu'il suffirait de s'abstenir
d'agir pour éviter toute prise de risque conduit en réalité
à prendre d'autres risques.
C’est
la raison pour laquelle la communauté scientifique considère
souvent l’inscription, du principe de précaution
dans la Constitution comme une «catastrophe scientifique»
et que l’académie des sciences et celle de médecine
ont rendu un avis mettant en garde contre ses «effets
pervers susceptibles d’avoir des conséquences désastreuses
sur des progrès futurs».
2° Un risque pour le droit
L’inscription
du principe de précaution dans notre Constitution bouleverse
la hiérarchie des normes juridiques. Elle revient en
effet à poser au sommet de notre Droit, au côté
de notre conception d’une liberté responsable celle
d’une liberté «présumée coupable»
en conflit avec la conception traditionnelle des droits de l’homme
qui veut que la loi ne peut interdire que ce qui nuit à
autrui, et que la preuve est à la charge de l’accusateur.
Le
pouvoir politique et l’administration se voient conférer
le pouvoir -et même imposer le devoir- de prendre des
mesures d’interdiction d’une activité pour
des motifs qu’on ne peut démontrer. Faute d’être
proportionnées à un risque scientifique en l’occurrence
immesurable, il y a de grandes chances que ces mesures soient
de fait proportionnées à la menace médiatique
et au risque politique.
Il ne s’agit plus d’agir en fonction
de la réalité d’une menace, mais d’agir
dès que l’on a des doutes. Le soupçon l’emporte
sur la preuve, la responsabilité collective sur la responsabilité
individuelle. C’est dire que l’opportunité
politique sous la pression médiatique pourrait l’emporter
sur des droits fondamentaux consacrés depuis plus de
deux siècles
3° Un risque pour la démocratie
Imposer le principe de précaution comme
norme juridique supérieure et donner à l’Etat,
aux autorités publiques, aux juges ou aux législateurs
un devoir d’intervention, c’est offrir un extraordinaire
pouvoir aux marchands de peur et aux professionnels de la catastrophe
et aux fabricants de bouc émissaires.
Le droit ne serait plus une borne stable, mais
deviendrait une borne variable déplacée au gré
d’une opinion publique par les professionnels de la peur
et les Cassandres du progrès. C’est José
Bové qui mettra en accusation les autorités publiques
pour ne pas avoir détruit avant lui les expérimentations
d’OGM, dans un univers médiatique où, on
le sait, la mauvaise science chasse souvent la bonne.
Dans ce nouvel univers, la démocratie
et le droit reculent au profit du médiatiquement correct.
Face à de tels risques, la sagesse veut
qu’on applique le principe de précaution au principe
de précaution lui-même et que l’on en revienne
à l’autre rédaction plus mesurée
suggérée par la commission Coppens.
«On
ne doit toucher aux lois qu’avec des mains tremblantes»
disait Montesquieu, c’est encore plus vrai de la Constitution.
Si
l’on peut faire une lecture moins alarmiste de l’inscription
du principe de précaution dans la Constitution, il n’en
reste pas moins que cela revient à conférer à
l’Etat, au juge –ou aux législateurs–
un pouvoir exorbitant. Un autre adage juridique nous dit : «Ne
me dites ce que vous voulez faire des lois que vous édictez,
interrogez-vous sur ce que ces mêmes lois donneraient
à d’autres que vous le pouvoir de faire».