Du Progrès libéral dans la Constitution européenne

( Conférence prononcée au Cercle libéral de l’Adour, le 26 jan.2005)


Mon livre « Nous autres européens » a été commencé voici très longtemps, bien avant qu’il ne soit question d’un véritable Traité Constitutionnel pour l’Europe. C’est un livre qui, chemin faisant, a pris la place d’une autre question dont l’intitulé était « Qui est l’homme ? ». Tandis que j’essayais de la traiter, je me suis rendu compte que cette question était mal posée, qu’elle n’avait pas grand sens, car il n’y a pas de définition de l’homme qui soit valable pour tous les hommes. Dès qu’une telle définition est proposée, elle souffre aussitôt de multiples exceptions, soit qu’elle exclue certains hommes, soit que certains hommes s’en excluent d’eux-mêmes et la refusent avec détermination. C’est pourquoi j’en ai grandement rabattu sur mes prétentions et me suis limité à un essai de conceptualisation de ce que c’est que d’être un Européen économiquement, politiquement, mais surtout éthiquement. J’ai somme toute abordé la question sous l’angle de nos valeurs et de la profonde transformation de celles-ci. C’est par ce biais, en quelque sorte pour repérer ce qui avait changé, que j’ai été amené à consacrer un long chapitre au projet de Constitution rédigé par les Conventionnels de Laeken mandatés pour cette mission précise par les Chefs d’Etat européens. Bien m’en a pris, car j’ai très vite reçu quelques lettres de félicitation qui me rendent particulièrement fier : la première du Président Valéry Giscard d’Estaing lui-même ; la seconde d’Alain Lamassoure qui dirige la campagne de l’UMP pour le « oui » à ce texte dont il fut l’un des rédacteurs et dont il raconte la genèse dans un livre clair, lucide, rempli d’humour et de talent, « Histoire secrète de la Convention » ; la troisième du philosophe Philippe Nemo, auteur d’une magistrale « Histoire des idées politiques » parue en deux volumes aux Presses universitaires de France.


C’est donc très conforté par ces parrainages prestigieux que j’accepte avec joie de prendre la parole que vous m’offrez pour traiter d’une question étroitement reliée à mon livre, question que Jean-Jacques Couture et Michel Tribouillard m’ont suggéré d’intituler : « Du progrès libéral dans la Constitution européenne ».
Pourquoi parler de « progrès », pourquoi cette notion ?


Rappelons qu’elle se distingue de deux autres avec lesquelles elle est souvent appariée, sinon confondue : celles de « développement » et de « croissance ». Toutefois, alors que celles-ci sont économiques et se mesurent, l’une au produit national brut, l’autre au produit national brut rapporté à la population, c’est-à-dire au produit national brut « pro capite », mesuré par tête d’habitant, la notion de « progrès » déborde ces déterminations. Il se pourrait en effet que la croissance la plus élevée, sans parler de l’augmentation de celle-ci si évidente en Chine, soit le fait de quelques émirats pétroliers qui sont pourtant très loin de connaître et de vivre le progrès éthique et politique que manifeste cette Constitution.


Je tiens ce progrès pour une victoire du libéralisme au sens large, c’est-à-dire démocratique du terme, mais je le tiens surtout, ce sera cela l’objet de ma démonstration, pour un progrès du libéralisme lui-même, pour un approfondissement interne de la doctrine qui fera de 2005, j’en ai la conviction, l’une des plus grandes dates de l’histoire du monde. Elle figurera à côté de quelques autres que je voudrais citer pour donner à mon exposé une sorte de cadre historique :


1945 est la plus importante ; elle marque la victoire militaire du monde libre sur le socialisme national de Hitler, sur l’insoutenable, l’innommable barbarie qui avait conduit ce régime à perpétrer un crime à ce point monstrueux qu’il a sali l’humanité elle-même, qu’il y a désormais de quoi avoir honte d’être homme.


1957 signale le Traité de Rome, soit le point de départ de la construction économique européenne initiée par le belge Paul-Henri Spaak à la suite de l’échec cuisant infligé en 1954 par l’Assemblée nationale française au Projet de Défense européenne commune qui avait été conçu et voulu par Robert Schumann et Jean Monet.


1968 date une révolte éthique de la jeunesse du monde contre certes la guerre du Vietnam à Berkeley, à Berlin, à Paris, mais, c’est un point capital, elle est aussi celle du printemps de Prague et plus tard de Tien Amen, c’est-à-dire la fin du règne de l’idée sartrienne suivant laquelle le marxisme serait « l’horizon indépassable » de notre histoire. Non seulement il est dépassé, mais il ne forme plus aucune sorte d’horizon ou de perspective. Ce refus plonge loin dans notre histoire, remonte au-delà même de Dada qui prônait la réconciliation franco-allemande en 1916 : passant par l’ « art dégénéré » du Bauhaus, par un certain surréalisme, par Cobra et les situationnistes : les mouvements artistiques transfrontaliers, transnationaux par nature ont certainement joué un grand rôle dans la formation et l’avènement de notre éthique contemporaine ; je songe à l’écologie, à la défense des moyens anticonceptionnels, aux procréations in vitro qui ont tant contribué à la libération de la femme, désormais maîtresse de son corps et donc de la démographie. Mais cet aspect du progrès des libertés mériterait à lui seul une autre conférence et peut-être même plus. Je ne m’y attarderai donc pas ce soir.


1989 consacra pour sa part la défaite de l’autre ennemi le plus terrible du libéralisme, le national-communisme de l’Union soviétique. Cela se matérialisa par la réunification de l’Allemagne. Je me dois de vous rappeler à ce propos un événement de 1976, je crois, à savoir une visite de Brejnev à Bonn, ce qui indique que c’était lui le demandeur. Après la négociation avec Schmidt, il est reparti avec tout ce qu’il voulait, avec crédits et transferts de technologie, avec un accord économique prévu pour cinquante ans, ce qui est tout à fait exceptionnel en diplomatie. Qu’avait-il donné en contrepartie ? La clause était demeurée secrète. Le philosophe Roger Munier, premier traducteur de Heidegger en français, qui se rendait souvent à Bruxelles pour défendre les intérêts du patronat français de l’acier, avait alors acquis la certitude que le Mur de la honte tomberait avant l’an 2000 et je dois dire que je partageais entièrement cette conviction que confortaient pour moi les propos tenus par Willy Brandt en 1973, à Tunis. J’ajouterai qui si j’excepte les relations de celui-ci avec le Président Pompidou, relations qui étaient marquées par une méfiance réciproque, je crois que l’axe franco-allemand successivement incarné par de Gaule et Adenauer, par Giscard et Schmidt, par Mitterrand et Kohl, par Schröder et Chirac a quasi constamment été focalisé sur la cause des causes ou en tous cas la priorité des priorités de toute la construction européenne qui franchit de nos jours une étape décisive : empêcher le retour de la guerre sur le sol de l’Union européenne. La Yougoslavie éclatant en Serbie orthodoxe, en Croatie catholique et en Bosnie musulmane ne dément pas cette pré-occupation majeure, car cette guerre effroyable qui vit l’Occident se porter prioritairement au secours de la Bosnie, ce qui, remarquons-le au passage, contredit la thèse de Huntington sur « Le Choc des civilisations », eut lieu en dehors des territoires de l’Union.


En fait les deux guerres mondiales avaient mis fin à l’équilibre européen des nations tel que négocié en 1815 par la France de Talleyrand, l’Autriche de Metternich, la Prusse, la Russie et ne les oublions surtout pas, les Anglais qui, manifestant avec éclat leur vocation européenne, avaient mis fin à la tentative d’unification impérialiste et militaire conduite par Napoléon. Durant le siècle plus ou moins organisé par les décisions du Congrès de Vienne, eut lieu à Berlin en 1885, sous le Présidence de Bismarck, une très importante et très intéressante conférence mondiale à laquelle participèrent toutes les grandes puissances de l’époque, non seulement l’Empire ottoman, mais encore les Etats-Unis. L’objet de cette Conférence était le Congo conquis à titre privé et de manière absolument personnelle par Léopold II ; la décision qui fut prise est que la neutralité de ce territoire serait respectée si survenait un nouveau conflit inter-européen. On prit la décision de ne pas se faire la guerre devant les colonisés ou par colonisés interposés ; l’Europe prit en somme l’engagement solennel de réserver à son propre territoire l’effroyable exclusivité de la guerre. On voit qu’à l’issue de la seconde guerre mondiale, coincée entre les deux super-puissances qui conduisaient la troisième de ces guerres sous l’appellation de « guerre froide », l’Esprit de l’Europe avait changé, qu’elle tentait de réussir son unification territoriale sur une base entièrement extra-militaire, sur base, pouvons-nous dire, d’une coopération devant aboutir à un surcroît de cohérence interne de nature libérale.
Pourquoi dire « libérale » ?


Je crois que pour en prendre pleinement conscience, il faut se référer au libéralisme lui-même et à ses deux sources qui, toutes deux, sont, chacune pour leur compte, une critique de la souveraineté politique conçue comme raison d’Etat, c’est-à-dire comme une rationalité étatique fondée sur elle-même et déployant trop librement la propension totalitaire inhérente à l’exercice de tout pouvoir. On pourrait dire de ces deux critiques que l’une est interne au pouvoir lui-même et l’autre externe.


La première source du libéralisme est juridico-politique ; elle a consisté à limiter l’exercice du pouvoir absolu par un recours à un certain type bien précis de constitutions. Il y eut évidemment des constitutions socialistes et communistes qui n’avaient de rien de libéral, ainsi la Constitution de la République démocratique allemande qui était explicitement une constitution de classe fondée en faveur du monde ouvrier et paysan avec pour instrument la domination du parti marxiste et léniniste : cette Allemagne était un « Etat de droit », comme le sont tous les Etats. La légalité n’est évidemment pas un critère de justice politique. Ce qui compte toujours c’est le contenu des lois ; il en est qui sont bonnes et doivent être respectées ; il en est qui ne valent rien et que l’éthique prescrit de transgresser et de combattre. Ce qui caractérise de manière essentielle le principe d’une constitution libérale est que l’identité collective d’un peuple ne peut se donner une représentation politique d’elle-même que par la technique d’élections libres et périodiques, technique jointe à l’existence de contre-pouvoirs qui s’équilibrent. Il y faut une séparation effective entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. En démocratie libérale, cette distinction effective est fondamentale ; c’est elle qui maintient la coupe du pouvoir à distance raisonnable des lèvres de la dictature, elle qui peut empêcher qu’une dictature temporaire exigée par des circonstances exceptionnelles se transforme en despotisme, c’est-à-dire en un principe de souveraineté dictatoriale ou comme on dit aussi en monarchie absolue, éclairée ou non. En France, cette théorie assez clairement énoncée par Sieyès, qui pourtant ne put jamais la mettre en pratique, est aujourd’hui largement adoptée par l’ensemble de l’Europe ; elle se caractérise par une rupture consciente et assumée avec le passé théologico-politique de l’Europe. Pour cette conception libérale de la démocratie, le pouvoir qui vient d’en haut, qui est celui d’une oligarchie ou d’un roi dont les faiblesses humaines sont censées être tempérées par une sagesse divine consignée dans un texte sacré ou dans une Révélation religieuse n’est pas un pouvoir doté de légitimité fondatrice. Celle-ci ne peut venir que d’en bas, que du peuple, que des citoyens exerçant le privilège de l’élection à partir d’un isoloir individuel et privé où chacun participe ainsi au résultat collectif visant à installer dans les plus hautes fonctions publiques les meilleurs d’entre eux, les plus dignes et les plus aptes pour exercer les pouvoirs politiques. La volonté du peuple souverain corrige tout. Cet axe premier de la pensée libérale tend à limiter la souveraineté du pouvoir politique par la périodicité des élections, mais aussi à contrôler l’exercice même de ce pouvoir par l’activité du parlement. Le libéralisme juridico-politique est un parlementarisme démocratique issu de l’Angleterre féodale et dont la théorie due à Bolingbroke a été popularisée en France, sous une forme exclusivement aristocratique, par un autre penseur d’Ancien Régime du nom de Montesquieu.


Mais il n’y a pas que cette lointaine source du libéralisme qui soit anglaise et qui fondée sur l’enseignement bien accepté en Angleterre de Machiavel interprété par James Harrington a franchi l’Atlantique et inspiré les révolutionnaires américains, il y a surtout l’autre source du libéralisme, celle qui vient non du droit, mais de l’économie politique.


Ici, la critique des abus de pouvoir de la souveraineté politique n’est pas conduite à partir de la démocratie et de ses techniques de légitimation basées sur l’idée de citoyenneté nationale, elle est conduite à partir de relations inter-individuelles dont la nature et les lois énonçant leur vérité échappent entièrement au pouvoir politique. Le marché est gouverné, disait Adam Smith, par un principe d’invisibilité ; le marché est une réalité impossible à concevoir totalement ; il ne peut faire l’objet d’une connaissance globale, d’une science de surplomb. C’est en effet l’invisibilité qu’il faut surtout retenir de la célèbre métaphore du chapitre 2 du livre IV de « La Richesse des nations » : « en préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, le marchand n’est conduit que par son intérêt égoïste et pourtant une main invisible le guide, étrangère à ses intentions .» Ce qu’Adam Smith voulait dire est qu’il n’existe pas de souveraineté économique omnisciente, pas de prophétie admissible. Il voulait dire qu’en économie mieux vaut des vues courtes que de larges visions globales, que des plans globaux et planifiés, car ceux-ci finissent immanquablement par être démentis sous les coups d’initiatives et d’innovations individuelles dont seuls le nombre et la fréquence, la qualité théorique, mais aussi la mise en pratique, expliquent quelque peu le mystère non-éclairci des prospérités durables de certaines régions du monde. Le libéralisme économique ne critique donc pas le pouvoir étatique pour la raison qu’il manquerait de légitimité démocratique, qu’il serait une monocratie, c’est-à-dire un pouvoir s’exerçant sans la caution de la puissance éthique du peuple, du « demos », mais il le discrédite du dehors en raison de son incompétence de principe en matière d’économie, en raison de son absurde et dangereuse propension à vouloir planifier et diriger l’économie, à vouloir imposer aux acteurs de celle-ci la natures de leurs ressources, la manière de les employer ainsi que les fins qu’il conviendrait de poursuivre et ce, sans parfois tenir compte de la finalité première de toute économie, qu’elle soit de provision, d’épargne ou d’investissement, et qui est toujours de créer un surplus, de générer une plus-value.


Approchée sous cet angle, la Construction européenne ne se comprend pas sans la considération de ce qui s’est effectivement passé dans l’Allemagne occupée de l’après-guerre, lorsque l’Etat nazi, totalitaire, criminel et suicidaire avait enfin été anéanti, réduit à zéro, privé de toute existence juridico-politique. L’événement auquel je fais allusion s’est passé dans la bi-zone, il fut le fait du gouverneur allemand de l’économie d’une partie de cette zone contrôlée par les Anglais et les Américains, Ludwig Erhard fraîchement sorti des geôles berlinoises de Hitler. Ce social-démocrate chrétien obtint en effet de pouvoir pratiquer une liberté des prix et de fil en aiguille a-t-il construit un Etat libéral d’origine économique. Entouré d’un Conseil scientifique principalement composé des néo-libéraux de l’Ecole de Fribourg : Walter Eucken, Rüstow, Röpke, Franz Böhm, von Mises, Hayek. Ces fondateurs du néo-libéralisme, y compris d’ailleurs de bien aspects de l’actuel néo-libéralisme américain, ont réussi à mettre en place en Allemagne un Etat demeurant en permanence sous contrôle de l’économie de marché ; ils ont réussi le tour de force consistant à produire du consensus politique à partir de l’économie. Leur réussite est pour beaucoup dans l’adage suivant lequel les Allemands avaient perdu la guerre, mais gagné la paix ; elle s’est traduite par la parution en 1955 du livre du grand socialiste Karl Schiller intitulé « Socialisme et concurrence », lequel se ralliait explicitement à l’idée que l’Etat se devait de protéger la propriété privée des moyens de production, ce qui ne signifiait rien moins que la naissance d’un socialisme libéral. Cette politique d’un genre libéral inédit s’était déjà matérialisée par le ralliement qu’elle obtint de la démocratie chrétienne , mais surtout par le ralliement éclatant et déterminé des syndicats sous l’action du vice-président du syndicat des mineurs, Theodor Blank. Idéologie oblige, il traduisit son ralliement à l’ordre libéral en y voyant une sorte de troisième voie, d’alternative, disait-il, au capitalisme alors même qu’il s’agissait de faire fonctionner le capitalisme suivant le modèle néo-libéral qui est celui de l’Europe et qui continue à rencontrer de grandes résistances dans les rangs des socialistes français.


En vérité, cette construction ou constitution d’un Etat politique à partir des impératifs de l’activité économique, autrement dit à partir d’un droit et d’institutions conscients des effets économiques de leurs décisions, allait engager l’Europe, malgré les réticences keynésiennes de l’Angleterre et du Général de Gaule, sur le chemin du libéralisme. Les ennemis majeurs du libéralisme ne sont pas seulement le fascisme et le communisme, ce sont aussi les monopoles, surtout lorsqu’ils sont créés par l’interventionnisme politique des Etats toujours prompts à susciter l’existence de grandes zones de néo-féodalité prédatoire dans lesquelles ils exercent le pouvoir. La politique européenne anti-national socialiste et anti-national communiste est devenue une politique anti-monopolistique qui s’est imposée en Allemagne et au Benelux, mais aussi en France sous l’action de Valéry Giscard d’Estaing et de son premier Ministre Raymond Barre qui a résumé les principes de son action dans son livre « Une politique pour l’Avenir », paru chez Plon en 1981. L’idée clé de cet ouvrage est que l’Etat doit distinguer l’impôt économique de l’impôt social et mener la lutte contre l’exclusion du circuit économique, non par une politique d’assurance collective automatique qui tend à faire de l’exclusion un statut, ce qui augmente le chômage au lieu de le réduire, et induit l’Etat à devenir un entrepreneur économique aux finalités sociales économiquement perverses. Le but de la politique sociale doit être d’insertion, c’est-à-dire de transformer l’aide aux inactifs en rétribution d’une activité, en une sorte de contrat social individualisé dont on peut prendre pour exemples le « revenu minimum d’insertion » de Michel Rocard ou les actuels « emplois-solidarité » de Jean-Pierre Raffarin.


La puissance novatrice de la Constitution pour l’Europe rédigée sous la Présidence du génial Auvergnat tient d’abord à ceci qu’il est parvenu à mettre tous les gouvernants de l’Europe politique d’accord sur un texte juridico-politique qui se présente comme une synthèse en termes des droits fondamentaux, c’est-à-dire des droits qui fondent et donnent sens à la vie politique de l’Europe, réalisée à partir du socialisme libéral, dont je vous ai rappelé la genèse en Allemagne et du libéralisme social tel qu’il fut théorisé en France par Raymond Barre et introduit dans la doctrine du Parti libéral belge par Richard Miller. L’idée clé de cette pensée libérale spécifiquement européenne est que l’activité économique doit être préservée dans son action propre, soit dans le cadre d’une culture de la concurrence, mais ne saurait s’effectuer en dehors de la société civile constituée d’individus singuliers dont la vie n’est pas exclusivement faite d’une recherche d’intérêts financiers, mais est aussi structurée par des « intérêts désintéressés », comme motivée en permanence par des évaluations éthiques. Efficacement secondé par le belge de Haene et l’italien Amato, ce texte s’est attaché à résoudre l’ « impasse relative » du Traité de Nice par l’invention rigoureusement démocratique du principe de la double majorité : une décision inter-étatique peut être prise au niveau européen si la majorité qualifiée des Chefs d’Etat qui la prennent est aussi une majorité suffisamment représentative des individus qui constituent la société civile européenne. J’évite à dessein le concept de nation européenne, car l’Europe est faite d’une multiplicité de nations, parfois plusieurs dans un même Etat comme en Belgique, parfois une seule, mais à cheval sur plusieurs Etats comme c’est le cas de la nation basque située de part et d’autre de la frontière franco-espagnole. Le niveau inter-étatique, c’est-à-dire politique au sens strict est ainsi doublé et comme fondé par un niveau inter-individuel ou éthique qui prend en considération les individus européens eux-mêmes et non leurs appartenances nationales ou communautaires. En Europe et pour l’Europe, les concepts d’Etats et de Nations sont ainsi disjoints au profit de deux entités, l’une inter-étatique et l’autre inter-individuelle ou inter-citoyenne constituée par la reconnaissance explicite des libertés individuelles ainsi situées au fondement de la politique et plus du tout conçues comme des privilèges consentis ou octroyés par des chartes qu’accorderaient des Etats interprétés comme autant d’entités fermées sur elles-mêmes. Le Léviathan n’est aucunement le modèle retenu pour cette Constitution qui fait de l’Europe plus et moins qu’un Etat : plus parce que le Conseil des Etats demeure l’instance suprême en se dotant d’une puissance inter-étatique qui dépasse considérablement une unité d’action qui serait induite par un simple Traité d’alliance, l’Europe présente ainsi une situation inverse de celle prévalant aux Etats-Unis et dans laquelle le pouvoir fédéral l’emporte sur l’assemblée des Etats, mais moins pour la même raison, car chaque Etat européen conserve par ailleurs une liberté d’action propre tout à fait considérable ainsi que c’est manifeste au sein de l’Organisation des Nations Unies. En me limitant à l’exemple de la guerre en Irak qui vit l’Allemagne, la France et la Belgique s’opposer à l’Angleterre, l’Italie, la Pologne et l’Espagne qui, sous le coup des attentats de Madrid et la victoire du socialiste Zapatero, se décida à changer de camp, il ne faut pas se hâter de ne voir dans cette division même qu’une simple faiblesse. En diplomatie, il vaut parfois mieux que la main droite ignore ce que fait la gauche et se demander si les Etats européens, quelle que fut leur option, n’ont pas agi comme des tentacules d’un même corps ayant permis à celui-ci d’affirmer l’autonomie de l’Europe tout en préservant l’indispensable alliance transatlantique avec la société libérale nord-américaine. Quoi qu’il en soit des éventuelles vertus de cette plasticité de la diplomatie européenne sur la scène du monde, le progrès libéral impliqué dans la Constitution pour l’Europe se manifeste par la connexion tout à fait singulière du libéralisme juridico-politique avec le libéralisme économique : l’un et l’autre se rejoignent sur le fondement d’une interprétation des « droits naturels » de l’homme en termes de « droits culturels ». Au lieu d’interpréter l’humanité de l’homme à partir de la pauvreté existentielle de son être, à partir de sa mortalité et de la brièveté de sa vie vouée à la mort, il est interprété à partir de ce qui contrebalance cette finitude, à savoir la dimension individuelle de toute vie, l’irréductible et inéchangeable singularité de chaque être vivant. Ce sont les vivantes libertés individuelles, fondement philosophique du libéralisme, doctrine sociale opposée aux interprétations socialistes fondées sur les classes ou aux interprétations fascistes fondées sur les races, qui fondent l’Europe, qui en sont désormais l’Ethique. Le précurseur de celle-ci n’est ni Hobbes, ni Descartes, c’est Spinoza, c’est-à-dire le penseur de la joie de vivre éternellement durant le temps limité d’une vie, le penseur de la « liberté humaine » qui fut aussi le fondateur incompris de l’Etat libéral.


Les droits fondamentaux, par le génial coup de force de l’article 7, consacrent les libertés individuelles par une série de dispositions allant toutes dans le même sens : abolition de la peine de mort, liberté de conscience protégée par l’interdiction de la torture, égalité des sexes, liberté des préférences sexuelles dans les rapports érotiques entre adultes consentants, interdiction de l’esclavage sous toutes ses formes, qu’elles soient par exemple le trafic des êtres, le proxénétisme ou le commerce des organes, interdiction des pratiques eugéniques et des manipulations génétiques conduisant à des clonages humains, ce qui ne signifie évidemment pas l’arrêt des recherches concernant les cellules issues d’embryons humains, recherches si prometteuses en matière de lutte contre le cancer, le sida et tant d’autres maladies aujourd’hui sans remèdes. La liberté des femmes s’accompagne évidemment du droit à faire usage des moyens anticonceptionnels et des techniques d’interruption de grossesse comme d’ailleurs de quelques discriminations positives toujours indispensables à la réforme des Esprits dans un monde qui demeure hélas toujours imprégné par des superstitions religieuses issues d’un autre âge de l’Ethique inter-humaine. A la différence de la Déclaration d’Indépendance américaine qui interprète les droits fondamentaux comme des « évidences » créées par un Dieu chrétien, la Constitution européenne a la sagesse philosophique de tenir ces droits pour le résultat immanent de la pensée et de l’histoire inter-humaines se modifiant et se créant à travers les âges : elle est un pli réflexif que l’Europe opère sur elle-même en repoussant dans son passé ce qui ne doit pas revenir et en fondant son existence nouvelle et récemment élargie sur le refus des transcendances religieuses inductrices de tant de guerres impitoyables, sur la séparation donc du théologique et de la politique. C’est l’éthique inter-humaine qui est située au fondement de la politique humaine, ce ne sont pas les croyances mythiques, mythologiques ou religieuses.


L’homme étant un être avec l’homme, à la fois pour et contre, les libertés individuelles ne s’expriment ni ne se réalisent concrètement sans le langage bien entendu, mais surtout sans des relations inter-individuelles ou inter-subjectives qui se traduisent par des droits d’association qui sont à la fois éthiques, j’y ai insisté, mais aussi économiques, politiques et sociaux. Comme l’a signalé tout récemment Jack Lang, dans une intervention télévisée, l’Europe sociale est bel et bien présente dans ce texte non seulement par l’accent qui est mis sur les droits sociaux liés à l’éducation et à la formation des individus, mais encore l’est-elle par un souci de leur protection, en particulier des plus vulnérables, enfants, handicapés, veuves et veufs, orphelins, personnes âgées et de manière générale tous ceux qui se trouvent définitivement ou temporairement exclus du circuit économique. Le nier, c’est faire preuve de mauvaise foi ; c’est ne pas vouloir reconnaître ce que savent la plupart des socialistes européens, à savoir que le degré de protection sociale qu’une société est capable de se donner à elle-même est nécessairement fonction de sa croissance économique et de la répartition de celle-ci selon deux types d’impératifs : ceux des finalités économiques elles-mêmes, du droit et des institutions qui leur sont appariées et ceux des finalités sociales qui ne sauraient purement et simplement se substituer aux premières sans engendrer de graves dommages non seulement pour l’économie elle-même, mais encore et par contrecoup inéluctable pour la sécurité sociale proprement dite. Les performances économiques ne sauraient d’ailleurs se réaliser au prix d’un accroissement des déficits publics de l’Etat. Sur ce point, socialistes et libéraux européens sont d’accord ; la Constitution européenne ne va pas au-delà de ce point et ne s’engage nullement sur la voie de l’Ecole néo-libérale américaine tendant à exporter les règles de l’économie dans tous les secteurs de la vie. Le libéralisme affirme que dans la vie tout n’est pas politique, mais il ne prétend pas que tout y soit économique. Il tend seulement à maintenir à côté du principe d’égalité politique des citoyens devant la loi, le principe de l’inégalité concurrentielle en économie, c’est-à-dire le refus des interventions politiques visant à la constitution de monopoles qui, rendant les consommateurs captifs, fixent les prix en abusant de leur position de domination. L’économie européenne a besoin d’une commission de la concurrence qui soit forte et efficace : je me permettrai à cet égard de vous recommander l’instructive lecture du livre du socialiste belge Karel Van Miert « Le marché et le pouvoir » et plus particulièrement peut-être du chapitre consacré au duel avec l’Amérique à propos de la fusion aux Etats-Unis de Boeing et de McDonnell Douglas : vous y verrez à quel point la politique européenne de la concurrence ne part plus battue d’avance dans ses négociations avec la politique de concurrence américaine et mesurerez les avantages qui en résultèrent pour Airbus.


En réalité, si l’on renonce aux approches idéologiques et au voile d’ignorance dont elles enveloppent toutes choses, il faut renoncer à parler du capitalisme comme d’un système économique parfaitement unitaire, ce que soit dit au passage Marx n’a jamais fait qui a concentré ses analyses non sur le capitalisme en général, mais sur la production capitaliste dans l’industrie anglaise du dix-neuvième siècle, mais s’efforcer de concevoir la coexistence de divers capitalismes au sein de notre monde :


1) le capitalisme des multinationales caractérisé par des possibilités de choix extraordinaires et qui leur permettent d’investir dans tous les secteurs, qu’ils soient agricoles, industriels, tertiaires ou bancaires.


2) Le capitalisme proprement concurrentiel des toutes petites, des petites et des moyennes entreprises


3) Le capitalisme noir des grandes organisations criminelles lié au commerce de la drogue, des armes et des êtres humains.


C’est entre ces capitalismes entremêlés au cœur de la société civile européenne que se fait la politique européenne qui, pour reprendre une expression d’Alain Lamassoure, est encore en train de se faire, encore, comme on dit en anglais « in the making » tel un bateau que l’on construirait en pleine mer alors qu’il vogue déjà. C’est cela aussi le travail réalisé et réussi par la Constitution libérale et démocratique de l’Europe libérale et démocratique. J’ai dit « en pleine mer », mais si voulez bien vous reporter à la couverture de mon livre réalisée par ma femme, le peintre Anna Wilska, j’eusse dû dire « en plein océan » car l’Europe d’aujourd’hui est loin d’être exclusivement continentale, elle est inséparable de sa dimension insulaire, de l’Angleterre qui mit fin à la suprématie de la doctrine américaine de James Monroe de 1823 en intervenant militairement contre l’Argentine, de l’Irlande, de la Corse, de la Sicile, de la Sardaigne, de Malte, de Chypre, mais encore du Groenland danois qui sera si important dans les négociations avec les Canadiens et les Américains pour l’ouverture d’une voie maritime par le Nord et bien entendu des Açores, des Canaries, des Antilles, de la Nouvelle Calédonie, de La Réunion et de tout cet Hémisphère Sud proprement européen qui assure, la distinction colonie-métropole éthiquement périmée, notre présence partout sur la planète bleue.


L’Europe, je terminerai ainsi cette intervention trop longue pour vous, mais trop courte pour moi tant j’aurais de choses à vous dire encore sur les avancées des libertés individuelles grâce au droit de pétition prévu à partir d’un million de citoyens appartenant à divers pays, aux coopérations renforcées, aux politiques inter-régionales appelées à de nombreux développements transfrontaliers, L’Europe dis-je a un urgent besoin de cette belle Constitution pour se prémunir contre les nationalismes qui la tirent honteusement en arrière, dans la direction de ses guerres intestines et des insoutenables méfaits commis par des souverainetés étatiques incapables d’avoir entre elles d’autres rapports que de jungle belliciste et contre l’universalisme mondialiste abstrait qui la pousse trop loin en avant et voudrait lui imposer en guise d’éthique une morale cosmopolite, communautariste et impolitique totalement contradictoire de son interprétation libérale de la dignité humaine. Par cette Constitution magnifique, l’Europe se fonde sur ses valeurs individuelles et se hisse à un niveau de civilisation qui n’a jamais encore été atteint en ce monde, pas même par l’Occident nord-américain. En dépit de ses prévisibles faiblesses démographiques si justement soulignées par Madame le Ministre Alliot-Marie lors de son excellent discours de Saint-Pée-sur-Nivelle prononcé ce 16 janvier, l’Europe va se doter de la Constitution démocratique et libérale qui non seulement lui convient, mais encore couronne et approfondit, défend et améliore le formidable travail pluriséculaire des libéraux.