Commentaire
de Francis Demay, responsable du cercle du département
de la Charente, Président de France, Europe, Avenir, à
propos de l’adhésion à l’Europe de la
Turquie.
Le
25 Avril 1980, sur RMC, Jacques Chirac, alors Président
du RPR, déclarait : «Cette histoire d’élargissement
est tout à fait absurde, la Turquie maintenant est candidate,
demain ce sera le Zimbabwe. Tout cela n’a plus rien à
voir avec l’idée qui était celle de la construction
européenne .»
Le rappel de cette phrase n'a pas pour objet de mettre l'ancien
président du RPR en contradiction avec le président
de la République aujourd'hui en exercice. Il s'agit simplement
de montrer que la question turque s'inscrit bien au cœur
du référendum en vue de ratifier, avant l'été,
le traité institutionnel de l'Union européenne
- l'adjectif constitutionnel me semble impropre s'agissant
d'un traité international.
En effet, et de manière essentielle, voire existentielle,
la question de l'adhésion de la Turquie a reposé
de façon impérative, presque cruelle pour les chefs
d'Etat et de gouvernement, celle du projet européen. "
De quoi s'agit-il ? " : de créer une vaste
zone de libre-échange - avec des règles propres
à favoriser un développement équilibré
et harmonieux -, en mesure de peser face aux grands ensembles
économiques du monde, existants ou en devenir ; ou une
Europe politique - forme inédite et unique de confédération
d'Etats Nations -, capable d'affirmer son autonomie et sa puissance
pour la paix, la prospérité et le rayonnement de
nos idéaux et valeurs ? Il est clair que ces deux projets
sont de nature différente même s'ils ne sont pas
incompatibles entre eux.
Pour nombre de nos concitoyens aujourd'hui, la question de l'adhésion
de la Turquie génère une inquiétude majeure
quant à la définition de l'identité européenne.
Ils s'interrogent : c'est quoi l'Europe ? On leur avait appris,
par exemple, que le point culminant du Vieux Continent était
le Mont-Blanc et brusquement ce serait le mont Ararat. D'autres
exemples du même ordre pourraient être cités.
On dit souvent qu'un pays a la stratégie de sa géographie
; à l'inverse, si l'on ne sait plus quelles sont les limites
de l'Europe, il sera impossible de définir une stratégie
et de proposer une vision d'avenir. Dans cette appréhension
de l'identité, il convient de ne pas négliger l'histoire,
les religions, les cultures, … ou, pour résumer,
la civilisation : " tout ce que l'homme a ajouté
à l'Homme… " selon Jean Rostand. Cette
haute valeur ajoutée n'est bien évidemment pas la
même en Asie, en Afrique, aux Amériques ni, bien
sûr, de l'autre côté du Bosphore.
Les Françaises et les Français ne savent plus où
ils vont, ils se replient sur eux-mêmes : leur inquiétude
se transforme en peur, or celle-ci est toujours mauvaise conseillère.
Il n'est pas inutile dans ce débat de leur apporter quelques
éléments de réflexion.
1. L'idée qu'en votant non au traité
proposé, ils pourront dire non à la Turquie est
inexacte. L'article I-58 qui serait en vigueur est pratiquement
identique à l'actuel 49 du Traité sur l'Union européenne,
celui-ci n'a pas été modifié par le fâcheux
Traité de Nice. Cela ne changerait donc rien au processus
de négociations, qui sera entamé le 3 octobre 2005,
ni au mode de ratification d'un éventuel traité
d'adhésion. C'est cela la réalité des textes.
2. La victoire du NON au référendum
provoquerait un électrochoc et permettrait de bloquer la
machine bruxelloise si souvent décriée. L'idée
est alors de (re)fonder, partant d'une crise et sur une nouvelle
base, une Europe plus conforme à nos espérances
autour d'un noyau dur. Pourquoi pas ? Sauf que dans son article
IV-443.4, le traité prévoit que " si à
l'issue d'un délai de deux ans (…), les quatre cinquièmes
des Etats membres ont ratifié le traité (…),
le Conseil européen se saisit de la question. ". On
peut imaginer que si la France était le seul grand Etat
fondateur à dire NON, en compagnie de deux ou trois autres
pays, celle-ci ne serait certainement pas dans une situation favorable
pour faire prévaloir un point de vue quel qu'en soit l'intérêt.
Il convient donc d'être prudent avant de jouer avec le feu.
3. Au problème ci-dessus s'ajoute la question
de l'Allemagne. Rappelons-nous : le général de Gaulle
a signé avec le chancelier Adenauer le traité de
l'Elysée ; Valéry Giscard d'Estaing a construit
avec Helmut Schmidt l'Union économique et monétaire
; le président Mitterrand a tendu la main au chancelier
Kohl à Verdun ; Jacques Chirac a représenté
Gerhard Schröder lors d'un sommet à Bruxelles, à
l'automne 2003. Dire NON maintenant et abandonner notre partenaire
allemand serait incompréhensible, injuste et inélégant.
L'Europe fonctionne bien quand le couple franco-allemand est fort
!
4. Souvenons-nous aussi de l'échec de
la Communauté européenne de Défense (CED)
en 1954 qui n'avait pu être dépassé que trois
ans plus tard avec la signature du Traité de Rome. La pédagogie
de l'échec, qui peut s'assimiler à la politique
du pire, est un instrument à hauts risques.
Au
total, la question turque pollue gravement le référendum
visant à ratifier le traité. Nous sommes là
encore dans la (trop) fameuse exception française : à
force de refuser le débat, on suscite et entretient des
polémiques avec pour conséquence des réponses
qui dépassent souvent le seul enjeu du scrutin proprement
dit. Cette situation n'est pas imputable aux Français mais
à la classe politique qui, le plus souvent, ne veut rien
comprendre ou entendre. Ainsi l'Assemblée nationale a-t-elle
été invitée à débattre deux
fois, en moins de trois mois, pour rien ! Pourtant, un consensus
se dégageait de ses rangs - à droite, au centre
et à gauche - pour la troisième voie, celle du partenariat
privilégié.
Finalement, les Français sont peut-être plus raisonnables
que leurs élus. Leurs réticences, de plus en plus
fortes, à l'occasion de ce référendum sont
simples et de bon sens. Un tel traité institutionnel peut
s'assimiler à un contrat de mariage dans lequel on ne sait
pas qui seront les nouveaux invités ou prétendants
au lendemain des noces. Après la Turquie, il sera difficile
de rejeter Israël ou le Maroc. Et pourquoi pas l'Algérie,
elle a déjà une histoire française de plus
de 130 ans ? Et elle a du pétrole et du gaz ! …
C'est bien le mépris, dans lequel ces élus les tiennent,
qui risque de provoquer un NON des Français. Le président
de la République va se retrouver en première ligne,
qu'il ne veuille pas engager son mandat dans ce scrutin n'y changera
rien. Il a signé ce traité institutionnel qu'il
a lui-même négocié, si l'on en croit l'article
52 de notre Constitution ; et il en a proposé la ratification
par voie référendaire. C'est donc lui, et lui seul,
qui assumera la pleine et entière responsabilité
d'un échec éventuel. Dans toute cette longue histoire,
il aura été plus de quatre années Premier
ministre, dix ans à la tête de l'Etat et aura eu
un rôle décisif lors du sommet d'Helsinki en 1999
; il n'est en rien étranger à la situation confuse
actuelle.
La confusion s'aggrave quand avec un seul instrument, le traité
proposé, on essaie de répondre à deux objectifs
aussi différents qu'un grand marché Euro-Méditerranéen
et une Europe confédérale plus restreinte. Enfin,
une vraie pédagogie sur l'Europe n'a jamais été
pratiquée - encore et toujours cette forme de mépris
! Alors, il ne faut pas s'étonner que les Françaises
et les Français soient tentés de répondre
par un NON de circonstance, totalement hétérogène,
qui rassemblerait toutes leurs déceptions, rancœurs
et angoisses, et leur grande lassitude d'une classe politique
qui depuis trente ans les a beaucoup trompés, au gré
des alternances et cohabitations successives, pour les mener de
Charybde en Scylla…
Il
reste moins de cinq mois pour redresser une situation compromise
! Le résultat de ce référendum, quel qu'il
soit, ne devrait pas être neutre sur le fonctionnement de
nos institutions. Si c'est NON, la légitimité du
président de la République sera gravement mise en
cause. Si c'est OUI, le chef de l'Etat s'ouvrira un espace de
manœuvre permettant de mettre au clair la Constitution, avant
2007, et tirer ainsi toutes les conséquences du quinquennat