« la chronique de résistance » de Jean-Louis Caccomo

On a coutume de considérer que l'argent détériore, par nécessité, le lien social. Une société sans argent serait donc la promesse de temps plus heureux, comme l’annonce d’une ère radieuse et harmonieuse d’où seraient bannis tous les conflits entre les hommes.

Cette utopie, basée sur l'idéalisation de rapports humains desquels serait évacuée toute référence à l'argent, est trompeuse. Derrière la gratuité illusoire se cachent le plus souvent une hypocrisie et un renoncement fatal. Dans une relation qui implique un échange monétaire, celui qui paye est en droit d'attendre un service de qualité tandis que celui qui reçoit le revenu a le devoir de fournir la prestation attendue. L’argent nous engage. L'argent est là pour matérialiser ce contrat qui fait correspondre un droit (une créance) à une obligation (une dette), liant les individus et en vertu duquel les droits et les devoir sont les deux facettes d’une même relation à l’autre. Sans argent, il n'y a plus ni droit, ni devoir à attendre des uns et des autres. Il n'y a donc plus de lien social, sauf à introduire la contrainte ; mais c'est s'engager dans un engrenage qui annonce à coup sûr le crépuscule des libertés individuelles.

Il faut renverser la proposition courante selon laquelle « le temps, c'est de l'argent ». Formule pratique mais formule malheureuse qui entraîne bien des contresens et de malentendus. Elle conduit à assimiler l'économie à un jeu spéculatif alors que l'économie est d'abord porteuse de constructions sociales dont le résultat est l’accroissement de la richesse globale. Si la question du temps est la question philosophique par excellence [1], elle est aussi une interrogation au cœur des préoccupations des économistes : à quoi - ou à qui - l'individu doit-il consacrer son temps ? Doit-il s'occuper de ses propres besoins ou participer par son travail - c'est-à-dire par son temps - à la satisfaction de besoins des autres ? Comme le temps s’écoule de manière irréversible, il faut bien faire des choix dans l’usage de notre temps. Voilà d’où vient l’argent.

Quand bien même l'individu cherche à répondre uniquement à ses propres besoins – ce qui est une nécessité de survie et non nécessairement la marque d’un égoïsme étroit -, ne répond-il pas dans le même temps à une demande sociale ? [2] Car comment assurer ses propres besoins autrement que par le travail (sinon le vol) ? Or, le travail n’est pas autre chose qu’un temps personnel mis à disposition des autres en échange d’une rémunération. Pour obtenir de l’argent, il faut donc bien donner de son temps, et ce don est irréversible. L’argent, c’est bien du temps.