Il faut repenser la notion de justice sociale dans une société ouverte
La justice sociale, conçue comme une justice redistributive fondée sur l’action politique essentiellement correctrice des inégalités de revenus, est aujourd’hui dans l’impasse. Il faut repenser la justice sociale dans un contexte nouveau.

Un vieux monde craque, un nouveau est en train de naître.
Nous passons de la société close d’hier, à laquelle est associée la notion de justice redistributive, à une société ouverte, une grande société composée de millions d’individus qui ne se connaissent pas et leurs rapports sont nécessairement impersonnels.
Chacun poursuit le but qui lui est propre et vouloir assigner à chaque personne un rôle déterminé dans le fonctionnement de la société est contraire à la liberté.
Dans la « société ouverte », le consensus doit donc se faire, non sur les fins, mais sur le respect des règles de juste conduite applicables à tous.
Cette société ouverte est porteuse d’une conception éthique exigeante : il ne peut y avoir d’action juste que si elle ne viole aucun droit fondamental individuel.
La justice d’un système ne se mesure pas à ses résultats mais au comportement des acteurs dans le système. Il n’existe dés lors pas de résultat social plus ou moins juste, mais des conduites justes ou injustes.
Pour concevoir dans cet esprit les meilleures institutions possibles, imaginons une personne débarquant en pays inconnu, dans lequel la place de chacun, son point de départ dans l’existence, serait déterminé par un tirage au sort dans une sorte de gigantesque loterie sociale. Cette personne n’a aucun moyen de savoir si elle sortira favorisée ou défavorisée de ce tirage.
Chacun cherche à concevoir le système économique, le système éducatif, le système de protection sociale, le système de retraite, les plus justes compte tenu du fait qu’il peut tirer le plus mauvais numéro.
Dans cette situation de « voile d’ignorance », développée par John Rawls (1), on peut penser que l’on déterminera le système à la fois le plus conforme à l’intérêt général et le plus favorable aux plus démunis.
Cette approche de la justice sociale cherche à la fois à maximiser les chances de tous, les chances de chacun tout en veillant à l’intérêt de ceux qui sont en bas de l’échelle sociale.
Cette approche conjugue solutions de liberté, la justice sociale et accepte les inégalités fécondes.
Ces inégalités récompensent les talents nouveaux, inventifs, créateurs de richesse, permettent de favoriser la croissance et donc d’augmenter le pouvoir d’achat moyen tout en permettant de donner les meilleures chances de promotion à ceux ou à celles qui sont en bas de l’échelle sociale (2).

(1) La « théorie de la Justice », à laquelle nous faisons référence, n’est pas sans poser quelques problèmes aux libéraux. Si le grand philosophe libéral autrichien Fredrich Hayek a déclaré ne pas avoir d’objection majeure à cette approche (qu’il critique cependant), si d’autres retrouvent dans la situation artificielle du « voile d’ignorance » développé par Rawls, une situation voisine de celle « du spectateur impartial » développé par Adam Smith, dans sa « Théorie des sentiments moraux », d’autre encore à l’instar, de Robert Nozick, en ont développé une critique pertinente.
Le contrat social unanime de la théorie de la Justice de Rawls, s’applique à des individus, « moraux libres et égaux » soumis à un voile « d’ignorance » tel que chacun ignore sa position ultérieure dans la société. Cette position contraint les sociétaires à choisir unanimement les mêmes principes de justice. L’accord ce fait d’abord sur un principe, « d’égales libertés », tel que chaque individu a un droit égal au maximum de liberté fondamentale compatible avec celui des autres.
Il se fait ensuite sur un second principe, hiérarchiquement inférieur au précédent, dénommée « principe de différence », et tel que les individus se donnent la possibilité d’ « un égal accès aux positions », puis adopte un état social qui maximise la position des plus défavorisés. L’existence de ce principe de « différence » fonde la critique de certains libéraux attachés à la Justice sociale ou le résultat social est le produit de l’application de règles de juste conduite.

(2) Donner à chacun sa chance c’est aussi favoriser la promotion sociale des minorités par le biais d’une action positive qui ne doit en aucun cas prendre la forme d’une loi de discrimination positive.
Un des principes fondamentaux de la pensée libérale et républicaine est celui de l’égalité devant la loi, et toute discrimination négative ou positive doit être condamnée. S’il est normal de souhaiter engager une action positive pour qu’à tous les niveaux le pluralisme de la société française puisse être représenté, ceci doit être fait sans le recours de lois qui conféreraient des droits spécifiques à des minorités spécifiques au risque de les amener à se refermer sur elles-mêmes pour bénéficier de ces droits.
Il est donc essentiel de promouvoir l’égalité des chances et de lutter contre les discriminations.
Les libéraux sont favorables à une action positive en faveur des plus défavorisés mais s’opposent à des lois discriminatoires qui engendrent plus de difficultés qu’elles n’en résolvent. Il est dangereux d’imposer une obligation de résultat fondée sur des quotas ethniques ou communautaires explicites ou implicites.
Autant nous sommes pour l’égalité des chances et une France aux couleurs de la vie, autant nous sommes opposés à la discrimination positive, inspirée du modèle américain. Ce modèle, aujourd’hui contesté aux Etats Unis, vise à attribuer par la loi des droits à une minorité en tant que telle, ce qui nécessairement risque, pour pouvoir revendiquer ces droits de passer de l’existence de communauté, ce que les libéraux trouvent juste, au communautarisme, qui doit être rejeté.
Par ailleurs, l’engouement pour la discrimination dites « positive », exportées des Etats Unis au moment même où elle est contestée, révèle la façon dont certains groupe sociaux tentent de justifier le bénéfice de privilèges dérogatoires. La première étape consistant à créer un statut de « victime », à partir d’une mémoire sélective de « discrimination passée » ou « présente ».
Comme l’a démontré l’américain Thomas SOWELL « l’affirmative action » a en réalité pour conséquence d’encouragé les populations ciblées à rester dans l’assistanat tout en jetant la suspicion sur ceux qui réussissaient.
L’exemple des latinos-americains, cité par Thomas SOWELL, est lui aussi significatif : Les habitants de Porto-Rico - américain et donc bénéficiant des programmes de l’affirmative action - sont en moyenne plus pauvre que les immigrants d’Amérique du sud aux USA, qui ne bénéficient pas de telles aides mais doivent vivre de leur travail.
De même, un Noir américain peut très bien être fondamentalement brillant, mais à cause de la mauvaise réputation de ses collègues Noirs « parachutés », les entreprises se méfiera toujours du caractère exceptionnel de son Curriculum Vitae lors d’un entretien d’embauche. Ainsi, à force de contredire un marché de l’emploi qui retrouve un nouvel équilibre malgré ces mesures artificielles, la « discrimination positive » favorise l’émergence d’une authentique discrimination négative...
L auteur démontre surtout que c’est le plein emploi qui permet de mettre un terme à la ghettoïsation.
L’acceptation tant philosophique que juridique de la discrimination positive aux Etats Unis découle de la conception d’une nation faite d’ethnies et de races différentes, "nation of many people", à l’opposé de l’idéal républicain, selon lequel les citoyens sont tous égaux. Il n’est donc pas possible, dés lors de transposer ce concept dans nos lois.