Une
VIème République ou une Vème bis ? |
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Les critiques
que l’on peut objecter à cette construction ne tiennent pas
tant aux propositions qui sont faites qu’à leur inspiration
première. Nos deux auteurs ont entièrement rédigé,
avec l’aide de plusieurs juristes de qualité, une nouvelle
constitution. Le travail est sérieux et, s’il appelle d’inévitables
réserves et des réprobations, il ne manque pas de contenir
maintes propositions sensées. Certes, un esprit chagrin constaterait
que les institutions de la Vème République seraient moins
bouleversées qu’il n’y paraît. N’est-ce
pas plutôt un retour à l’interprétation majoritaire
des institutions de 1958, avant que celles-ci ne ploient sous le joug
présidentialiste ? Les pouvoirs migrent du président de
la République vers le Premier ministre, comme en 1946, et le Parlement
recouvre une partie de ses prérogatives sans pour autant verser
dans la « souveraineté parlementaire ». D’autres
se demanderaient s’il existe un lien direct entre le constat d’une
« république bananière » et les institutions
(d’aucuns traduiraient, à rebours de la vulgate marxiste
: « la superstructure » commande-t-elle à l’«infrastructure
» ?). Enfin, les derniers, attachés aux libertés,
constateraient que le projet de constitution ne revient pas sur les aspects
les plus socialisants de nos institutions : sans viser à l’exhaustivité,
la référence au Préambule de 1946, la mention de
la « république sociale », le domaine extensible de
la loi qui comporte entre autres les nationalisations d’entreprises,
l’interdiction des propositions de lois et des amendements parlementaires
qui diminueraient l’impôt, la discussion des projets de lois
de financement de la Sécurité sociale, les dispositifs de
péréquation entre les collectivités territoriales,
etc. L’essentiel est ailleurs. Il tient à l’inspiration de nos auteurs. Leur ouvrage, de manière révélatrice, est sous-intitulé : « réconcilier les Français avec la démocratie ». Il s’agit simplement de changer le titulaire du principal pouvoir. Nos auteurs s’inscrivent, sans qu’ils s’en rendent compte, dans la continuité des erreurs originelles de la Vème République. En 1958, il fallait combattre la « souveraineté parlementaire » : les pouvoirs du Parlement ont conséquemment été enserrés et ceux de l’exécutif puissamment renforcés. Nos auteurs, eux, entendent rééquilibrer les pouvoirs et, au sein de l’exécutif, faire prévaloir ceux du Premier ministre. Mais, dans tous les cas, seul le titulaire du Pouvoir change, pas le Pouvoir. Or, la question n’est pas une question d’organes, mais de contenu. En effet, diviser les pouvoirs n’est pas suffisant. Benjamin Constant le comprit avec sa profondeur coutumière au début du XIXème siècle : « si la somme totale du pouvoir est illimitée, les pouvoirs divisés n’ont qu’à former une coalition, et le despotisme est sans remède. Ce qui nous importe, ce n’est pas que nos droits ne puissent être violés par tel pouvoir, sans l’approbation de tel autre, mais que cette violation soit interdite à tous les pouvoirs. » Le gouvernement doit certes être efficace ; il doit avant tout être limité. Arnaud Montebourg et Bastien François sont les dignes héritiers d’une tradition bien française. Au même titre que les Constituants de 1958, ils ne retiennent du constitutionnalisme que son aspect le plus évident : le fait qu’une constitution doive être écrite, et qu’elle définisse la dévolution et l’exercice du Pouvoir. Ils méconnaissent son aspect le plus noble : le fait qu’une constitution limite le Pouvoir, autrement dit qu’elle protège les droits et libertés contre le Pouvoir lui-même. Les vices de la Vème République demeurent : l’absence de limites contre l’arbitraire. En substance, le constat effectué par Arnaud Montebourg et Bastien François n’est pas irréprochable ; les causes ne sont pas comprises ; les propositions ne peuvent être que parcellaires. Réconcilier les Français avec la démocratie, c’est bien ; les faire entrer dans l’ère de la démocratie libérale, c’est mieux. Rédiger une constitution, c’est bien ; comprendre ce qu’est le constitutionnalisme, c’est mieux. Jean-Philippe
Feldman
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