|
|
Arcelor-Mittal
:
la «grammaire des affaires» a finalement eu
raison de celle des politiques
Le feuilleton industriel de ce début d'année a connu en
début de semaine un dénouement heureux. L'offre publique
d'achat lancée il y a cinq mois par Mittal sur Arcelor a enfin
pu être considérée comme «amicale» par
les administrateurs du groupe européen. Et même si ce n'est
pas dans une ambiance très chaleureuse que les deux camps ont célébré
lundi 26 juin leur union, le conflit qui les opposait appartient désormais
au passé. Il n'y a pas besoin d'effusion pour faire une bonne fusion.
Or celle-ci va tout de même donner naissance à un géant
mondial de l'acier capable de produire en un an 116 millions de tonnes.
C'est avant tout ce qu'il convient de retenir, parce que c'est un atout
pour l'Europe industrielle que d'abriter le siège et l'essentiel
de l'outil de ce nouveau leader.
Pourtant il y a cinq mois, ce dossier semblait mal parti. Non pas sur
le plan financier puisque chacun imaginait bien que le groupe Mittal allait
progressivement revaloriser son offre. Mais sur le plan politique. On
se souvient de la terrible déclaration du ministre de l'Économie
affirmant que cette OPA «ne respectait pas la grammaire des affaires».
On se souvient des appels à la «vigilance» et à
la «mobilisation» lancés par Dominique de Villepin,
comme si cette bataille boursière mettait en jeu les intérêts
vitaux du pays. On se souvient de la déclaration solennelle faite
à l'Assemblée nationale par François Loos, le ministre
de l'Industrie, assurant : «Nous sommes opposés au succès
de l'OPA de Mittal.» On se souvient hélas des propos xénophobes
à l'égard de la nationalité indienne de Lakshmi Mittal
ou des insinuations déplaisantes sur le fait que les deux groupes
étaient inconciliables, Mittal faisant de «l'eau de Cologne»,
et Arcelor du «parfum».
En fait de grammaire, il s'agissait là d'une rhétorique
politicienne visant à faire de cette opération un cas d'école
du patriotisme économique français, tel qu'il avait été
défini par le premier ministre. Mais toutes ces déclarations
ont finalement glissé sur Lakshmi Mittal comme de l'eau sur les
ailes d'un canard. Ce self-made-man qui a toujours vu la mondialisation
comme une opportunité et le capitalisme comme une école
d'exigence n'est pas tombé dans le piège tendu par les politiques.
Surtout, celui dont on moquait l'inexpérience en termes de «gouvernement
d'entreprise» a vite compris que, dans une telle bataille, les seules
forces qui comptent, ce sont les actionnaires, parce que ce sont eux les
propriétaires d'Arcelor et non pas les pouvoirs publics.
Un mois après le lancement de son offre, il avait déjà
rencontré en tête à tête 70% des actionnaires
pour les convaincre de son projet industriel. Pendant ce temps-là,
Bercy moquait l'inexistence du projet économique de Mittal, qu'une
poignée d'inspecteurs des Finances attendaient pour le réduire
à néant. Et c'est en rencontrant les investisseurs, les
hedge funds, et les analystes financiers, que Lakshmi Mittal a réalisé
qu'il lui faudrait améliorer à la fois son prix d'offre,
la gouvernance de son groupe et le modèle économique de
l'ensemble qu'il entendait créer.
Avec ses conseils et ses banquiers, il a donc remis l'ouvrage sur le métier,
pour prendre en compte les observations des actionnaires et proposer ainsi
une vraie «fusion d'égaux». C'est cela qui l'a amené
à relever une première fois le prix de son offre courant
mai. C'est ce qui l'a conduit aussi à améliorer la gouvernance
de son groupe, en termes de transparence, de respect des actionnaires
minoritaires et d'ouverture à des personnalités indépendantes,
avec notamment la cooptation de François Pinault.
Curieusement, pendant que ce capitaliste venu d'un autre continent adoptait
les normes occidentales, les dirigeants d'Arcelor semblaient renouer avec
des méthodes révolues. En logeant la filiale canadienne
Dofasco dans une fondation néerlandaise, ce qui est une sorte d'aliénation
aux dépens des actionnaires. Mais surtout en trouvant un chevalier
blanc en la personne d'un oligarque russe à qui étaient
offertes les clés du groupe, sans qu'il ait besoin d'acquitter
le moindre euro. Enfin, en convoquant une assemblée de type plébiscitaire
pour entériner ce montage exotique.
Il n'en fallait pas tant pour que les actionnaires comprennent que la
proposition de Lakshmi Mittal était bien préférable
aux défenses incongrues. Et c'est à partir du moment où
ils l'ont fait savoir que les deux camps ont enfin repris langue pour
voir comment concilier leurs exigences respectives. La semaine passée,
on savait que les deux états-majors s'étaient mis d'accord
sur le modèle économique du nouvel ensemble. Il restait
à trouver le juste prix pour enlever l'assentiment des administrateurs
d'Arcelor. Ce qui fut fait dimanche dernier.
C'est dire si, en tout point, la grammaire des affaires a été
parfaitement respectée. Aussi bien respectée que lorsque
Total s'est emparé d'Elf-Aquitaine durant l'été 1999.
Aussi bien respectée que lorsque Lafarge a pris le contrôle
après de longs mois de palabres du britannique Blue Circle, ou
Saint-Gobain de BPB. Les seuls manquements à cette «grammaire»
ont été le fait des politiques et des pouvoirs publics qui
se sont jetés à l'assaut de cette OPA comme Don Quichotte
partait se battre contre les moulins à vent. Puisse le gouvernement,
et notamment Bercy, en tirer les leçons à l'occasion des
deux grands prochains feuilletons industriels et financiers : l'adossement
d'Euronext auprès du Nyse ou de la Deutsche Börse et l'évolution
du capital de Suez.
L'analyse
d'Yves de Kerdrel,
Éditorialiste au Figaro.
28 juin 2006, (Rubrique Opinions)
|