| Le Nobel à la théorie des jeux : cherchez l'erreur Le prix Nobel d'économie attribué cette année à Robert Aumann et à Thomas Schelling a également valeur de consécration de la théorie des jeux comme instrument d'analyse de la science économique. Après John Nash, autre lauréat, nos deux économistes ont acquis une grande notoriété dans leur spécialité. Si je connais mal les écrits de Schelling, en revanche j'ai suivi le travail d'Aumann depuis environ vingt-cinq ans (même si je n'avais pas toujours les compétences suffisantes pour en comprendre toutes les subtilités). Je peux donc, avec prudence, vous inviter à une réflexion sur la philosophie de la théorie des jeux, en restant à un niveau de généralité tel que point ne sera besoin pour vous de maîtriser le langage technique de la science économique contemporaine - vous allez le voir. Ces théoriciens s'intéressent aux problèmes de la décision dans l'incertitude. Il est vrai que l'incertitude est inhérente à l'activité économique. Le résultat d'une décision, qu'il s'agisse du choix d'un consommateur ou de la stratégie d'une entreprise, dépend nécessairement d'un grand nombre d'événements que ne maîtrise pas le décideur. Voilà pourquoi depuis Maurice Allais, Johann von Neumann et Oskar Morgenstern, on a placé les problèmes de décision dans un univers probabiliste : faute de savoir ce qui va se passer, on pose des hypothèses sur ce qui pourrait se passer, et on leur attribue des probabilités - connues elles-mêmes avec approximation. La méthode remonte d'ailleurs à des mathématiciens du XVIIe siècle comme Thomas Bayes ou Jacques de Bernouilli. On a ainsi l'impression de pouvoir réduire, sinon éliminer, l'incertitude. On peut au moins la gérer. Cette impression semble à d'autres économistes tout à fait trompeuse. L'école autrichienne, à laquelle j'appartiens, conclut en effet à « l'incertitude radicale », celle que rien ne pourrait vaincre. Après Friedrich A. Hayek et sa théorie de la connaissance, c'est George Shackle qui a insisté sur ce thème : on ne peut probabiliser que des hypothèses existantes, or au moment même où il fait son choix, le décideur ne peut connaître toutes les hypothèses possibles, car beaucoup n'apparaîtront qu'après que la décision aura été prise. Comment connaître l'évolution du marché de la grande distribution quand on estime que plus de la moitié des produits que nous consommerons dans dix ans ne sont pas encore découverts, ni même imaginables aujourd'hui ? Ces théoriciens s'intéressent à des situations dans lesquelles il y a des intérêts a priori contradictoires, situations qui conduiront soit à une coopération, soit à une « guerre ». Ainsi Schelling a-t-il écrit « La Stratégie du conflit », traitant de la course aux armements, tandis qu'Aumann (qui enseigne à Jérusalem) pronostique le futur des relations entre Israéliens et Palestiniens. Pour ce faire, ils doivent imaginer des scénarios et les assimiler à « une infinité de jeux répétés ». L'inconvénient c'est d'abord qu'en économie les jeux se répètent rarement. On peut même soutenir, avec Hayek et Ludwig von Mises, qu'ils ne se répètent jamais. Il y a à cela une bonne raison : les hommes agissent sans cesse et par leurs actions modifient les données du jeu. Ce n'est qu'après que la décision a été prise que l'on peut mesurer son impact, et cela fournit une nouvelle information pour la prochaine décision à prendre : il n'y a donc jamais deux situations historiques semblables, puisque le seul fait qu'il y en ait eu une première fera que la seconde ne sera plus la même. D'autre part, en économie, la coopération et l'échange sont les principes fondateurs, parce que depuis Adam Smith on sait que ce sont les conditions du succès. Hayek explique cela par la diffusion du savoir. Or la théorie des jeux implique qu'une partie de l'infor- mation est masquée, et que la solution dépendra de la façon dont l'autre saura que l'on sait ou que l'on ne sait pas. Voici donc les relations entre les hommes régies non plus par le contrat et le tâtonnement, mais par la spéculation concernant le comportement de l'autre joueur. Dans une logique du libre-échange tous les « joueurs » gagnent simultanément. Mais il est vrai que ce gain est subjectif, ce que la théorie des jeux évacue forcément puisque le jeu est impersonnel. Pourquoi
vous dire tout cela ? Simplement pour évoquer par contraste la
solution de Hayek et des Autrichiens : pour que l'harmonie sociale existe,
il faut que des institutions soient en place et diminuent les chances
de se tromper sur la façon dont les gens vont se comporter : vont-ils
respecter la parole donnée, exécuter leurs obligations,
ne pas tricher ni voler ? L'économie n'est pas un jeu, mais exige
une règle du jeu. C'est cette dimension institutionnelle de la
vie économique qui échappe à la théorie des
jeux. C'est aussi sa dimension humaine, car les règles du jeu n'existent
que comme le résultat de la longue expérience sociale, qui
nous amène peu à peu vers ce qui est conforme à la
nature de l'être humain, à sa personnalité et à
sa dignité. JACQUES GARELLO, les Echos du 25 octobre 2005 |