L’état Providence est mort, vive l’Etat !

D’habitude, un Etat, ça impressionne et ça impose le respect. Défini par Hobbes comme un Léviathan, l’Etat rend possible les relations entre les individus en canalisant les peurs que ceux-ci ont l’un de l’autre pour faire respecter l’ordre : l’Etat tout puissant est une menace, mais il est une menace moindre que celle d’une société où la guerre de tous contre tous serait perpétuelle. Il sert donc de rempart aux individus qui font un pacte ensemble pour échapper à une mort certaine, mort susceptible d’être causée par nos voisins à n’importe quel moment. L’état, et cette fois-ci, c’est Locke qui parle, protège la propriété des individus et rend possible la jouissance des fruits de leur travail, sans quoi, ces mêmes voisins ne manqueraient pas de venir piller nos biens et nous n’aurions plus aucun intérêt pour le travail.
Ces brefs rappels des classiques nous permettent d’établir un pont
entre nos réflexions récentes et les événements actuels. Après nous être interrogés sur la peur que le libéralisme suscitait aux européens, nous avions envisagé la nécessité de communiquer sur une peur plus grande en capitalisant sur la diabolisation de l’Etat. Sans faire d’opportunisme morbide, l’actualité nous donne raison.
« Mais comment !», s’offusqueront certains. Au contraire, on voit la nécessité de la présence de plus d’Etat pour réguler la société. Il faut que l’Etat s’investisse et investisse davantage dans les banlieues. Il faut financer les associations pour apaiser les esprits, instituer de nouveaux emplois jeunes pour établir des relais. Et puis il faudra dénoncer les mauvais chefs d’entreprise et les propriétaires qui n’auront pas envie d’accorder une place à des individus dont le nom rappellera forcément ceux qui se sont illustrés lors des émeutes. Enfin, il faudra obliger des SSII à s’implanter au milieu de cités où elles sont certaines d’attirer de nombreux clients ravis de leur rendre visite. Toutes ces mesures qui relèvent du dirigisme ne sont pas moins présomptueuses que celles d’un Staline prêt à détourner un fleuve pour prouver la vérité du communisme. Toujours est-il que cela ne fait pas peur à nos étatistes patentés qui vont sans doute en profiter pour reprendre la main. On est donc reparti pour un couplet de « Chi’rap » :

« Une commission d’experts, pour des mesures d’enfer,
Un projet à coup de millions pour sauver la Nation
Des crédits nouveaux financés par l’ISR
Payés par les patrons voyous, qui sont plein de pognons »

Combien de temps ce système peut-il durer ? Combien de temps peut-on continuer à niveler la société par le bas, en redistribuant à perte le peu de valeur ajoutée créé par les actifs dont les voitures n’auront pas été brûlées (c’est-à-dire ceux qui peuvent continuer à se rendre au travail) ?
Comment mettre fin à ce système autrement qu’en mettant fin maintenant à l’Etat ? C’est à ce niveau de la réflexion qu’une distinction s’impose : l’Etat de droit n’est pas l’Etat providence. Les événements récents nous aident à prendre conscience que ces deux-là ne vont pas forcément de pair, et si le premier est indispensable, il semble que le second, tel qu’il existe en ce moment, est la source même de tous les problèmes. Pourquoi ? Depuis la mise en place de la 5è République, celui-ci s’est imposé dans tous les foyers avec un zèle outrecuidant. En voulant tout réguler il s’est immiscé dans les libertés de chacun au point d’ôter à tous le sens des responsabilités. Ce paternalisme exacerbé en déresponsabilisant autant les individus qui en profitent que ceux qui le financent a eu pour conséquence de brouiller les pistes dans les esprits.
Pas étonnant que l’on se pose la question du « poulet et de l’œuf ». Qui a commencé : « Sarkozy ou les Cailleras ? » Qui est le premier responsable : l’Etat qui n’a pas pris par la main chacun des enfants des cités ou ces rejetons qui n’ont pas voulu être de bons citoyens ? Et pourquoi l’auraient-ils voulu, puisque celui-ci ne leur donne pas de travail, donc pas de dignité ? Pourquoi continueraient-ils à vénérer ce pseudo- Dieu qui ne respecte pas ses engagements et qui, en faisant mine de tout distribuer, n’a, en vérité, rien à offrir. Situation on ne peut plus dangereuse quand à côté, d’autres fonctionnaires barbus font du pied aux âmes en peine pour leur offrir un programme politique (une guerre revancharde) et religieux (l’immortalité).
Voici donc qui devrait donner matière à réflexion à nos énarques : « l’Etat ne peut quand même pas tout faire », remarquait le trotskyste Jospin. Apparemment les apparatchiks du défunt RPR n’ont pas cette modestie. Monsieur Jacques, père d’une famille très nombreuse de 60 millions de membres, a quelques difficultés en ce moment avec les préadolescents et comme il ne veut rien déléguer, il se sent presque coupable de ne pas tous aller les chercher à la sortie de l’école. Autrement dit, la mauvaise conduite de ces individus exclus du système incomberait à l’Etat. Mieux vaut dans ce cas ne pas rentrer dans le système, puisque comme cela, on peut tout se permettre. La porte au terrorisme est donc ouverte.
Si nos énarques avaient eu une conscience claire du rôle de l’Etat, on peut penser que cette situation hybride dont on ne sait pas très bien qualifier la nature (guerre civile ou rébellion, émeutes ou révolution ?) aurait dû faire sur eux l’effet qu’a fait le 11 septembre dans la conscience des dirigeants américains. Non pas que les deux phénomènes soient objectivement comparables. Mais, au regard du « choc psychologique » provoqué dans les consciences, et lorsque l’on analyse les débats suscités par cette situation, il y a beaucoup de similitudes avec ces actes inédits de terrorisme qui ont fait rentrer les Etats-Unis dans une nouvelle ère historique. Si nous avions eu un vrai Etat à la place d’un Etat paternaliste, nous n’aurions sans doute pas attendu 11 jours de violence pour décréter un couvre-feu. Nous n’aurions pas eu droit à tous ces mea-culpa, ces précautions et ces justifications. Bien sûr, on peut toujours envisager ces « fauteurs de troubles » comme des victimes, mais ce n’est pas là le travail de l’Etat, c’est celui des sociologues. Et pour ceux qui ne sont pas encore convaincus par notre comparaison formelle : depuis combien de temps parle-t-on de la bombe à retardement des banlieues ? Cette réserve d’énergie est là à disposition de qui saura la canaliser. Arme parfaite, elle n’a même pas besoin de déclencheur. On a à faire à de la matière fissile à l’état brut : comment accuser les jeunes, ils ne sont pas majeurs, donc ils ne savent pas ce qu’ils font. Comment accuser les parents, les pères sont absents et les mères lasses. A qui la faute ? L’intégrisme rampant ou la République absente ? Une bombe idéale donc, puisqu’elle n’a ni besoin d’être guidée, ni besoin d’être posée avec préméditation : elle se déclenche seule, et l’Etat qui la subit ne sait pas comment l’arrêter. Il n’a pas conscience qu’elle pourrait être une des multiples variantes possibles de cette fameuse guerre des civilisations que certains refusent toujours de voir, incapables qu’ils sont de distinguer entre race et civilisation, individu et société...
Il est donc du devoir des libéraux de rappeler où commencent et où s’arrêtent les fonctions de l’Etat. On circonscrira son intervention à ses seules fonctions régaliennes : assurer la sécurité de tous les citoyens aussi bien contre les ennemis qui viennent de l’extérieur que de ceux qui viennent de l’intérieur. L’état n’a pas à privilégier une caste aux dépens d’une autre. Il doit donner à chacun la même chance de réussite à niveau comparable. Or en France l’incompréhension de ce principe a rendu l’Etat complice de la prise de pouvoir de certaines castes de privilégiés : celles qui sont capables d'avoir recours au chantage et au terrorisme pour se faire entendre. Ainsi, les syndicats, les grévistes occupants des postes dans des secteurs dont la suspension entraîne une paralysie de la société, toutes les corporations ; enfin, on peut le supposer, les jeunes qui vont chercher par la violence et le terrorisme, une nouvelle forme de reconnaissance.
Si l'Etat est mort, vive l'Etat! Vive un nouvel Etat qui doit avoir pour unique fonction de protéger la majorité des individus et non de privilégier certains d’entre eux. L'état minimaliste est celui que les libéraux doivent appeler de toutes leurs forces: c'est le négatif de l'Etat actuel. Celui-ci, en effet, fait tout le contraire de ce que l'on est en droit d'attendre ou de ne pas attendre. Il ne protège pas ses citoyens à moins 24000 véhicules brûlés. Il intervient dans tous les domaines où il ne doit pas intervenir: pourquoi faire des campagnes de communication pour dire que l'on va combattre l'obésité alors que l'on n'est même pas capable de maîtriser les pulsions destructrices des jeunes qui n’ont pas atteint la majorité ? La situation actuelle est donc propice à une prise de conscience de la part de l'ensemble des citoyens: ils sont seuls au monde et le Dieu étatique qui faisait mine fixer leur destin, n’est même pas capable de protéger leur liberté. Alors nous avons bien conscience du caractère systématique de cette analyse et de la contradiction dans laquelle elle nous mettrait si nous devions proposer demain un programme : il faudra bien avoir recours à des mesures étatiques pour s’extirper de cet état dans lequel l’Etat providence a mis la société. Mais pour nous la chose est simple : nul besoin de faire de promesses, tout dirigisme doit être banni. Notre premier objectif est de nature philosophique : nous souhaitons rendre leur liberté aux individus. Liberté de vivre dans le respect mutuel et liberté de s’enrichir en travaillant. Pour cela nous posons le postulat que nous avons à faire à des individus responsables. Aussi, le système que les libéraux doivent mettre en place ne doit pas se substituer à l’initiative individuelle, il doit la permettre. Et pour les mesures concrètes, il doit se plier au principe de cas par cas et éviter les systèmes.
Nous avons donc raison de craindre davantage un Etat qui, pour privilégier quelques-uns (généralement ceux qui outrepassent les règles) sacrifierait la liberté de tous, plutôt que d’avoir confiance en un Etat qui pour protéger la liberté de tous ne ferait de concession à personne.

Jean-Paul Oury