La logique onirique
des «charges»

Avant de parler du pouvoir d'achat des salariés du bas de l'échelle qui semble tellement préoccuper le pouvoir politique, et après les mesures que le gouvernement a annoncées en leur faveur, une question se pose à propos de celui-ci et de son chef, et du chef de son chef. L'incompétence désormais largement étalée sur la place publique permettra-t-elle de traverser sans troubles majeurs la période de sept mois qui nous sépare de l'élection présidentielle ?

Parmi les dernières décisions gouvernementales - directement inspirées par l'Elysée, malgré l'opposition de Bercy et du cabinet du Premier ministre pour certaines d'entre elles (dont la suppression des charges patronales pour les salariés payés au SMIC) -, il n'en est pas une seule qui ne relève pas des postulats d'une politique de l'emploi qui a fait elle-même la preuve de son échec. La preuve ? On mesure ici toute la gravité de cette accusation. On en ajoutera une autre : il n'est pas une seule de ces politiques dont une pensée rigoureuse n'aurait pas pu prévoir dès le départ les effets pervers.

Tel est le cas en particulier pour la politique - une revendication douteuse du patronat depuis... la création de la Sécurité sociale - d'allégement des charges inaugurée en 1992 par la gauche, sous de mauvais auspices. Martine Aubry, membre du gouvernement de Pierre Bérégovoy, entendait développer le temps partiel. Etait-il si difficile de s'imaginer qu'une telle pratique n'avait pas besoin d'encouragement ? Mais la France accusait dans ce domaine un « retard » circonstanciel. Insupportable ! Il y a peut-être quelques emplois statistiques à gratter de ce côté-là. C'est comme ça que l'on raisonne trop souvent en haut de la hiérarchie bureaucratique.

Depuis 1993, l'objectif prioritaire est de favoriser l'embauche des personnes « peu qualifiées ». Un public évidemment difficile à appréhender par les statistiques. On essaye d'en cerner mieux les contours en dénombrant, en parallèle, les « peu diplômés » (selon la Cour des comptes : pas plus qu'un brevet, le BEP ou le CAP sauf pour le bâtiment et la coiffure) et les « peu rémunérés ». Cette trilogie ne résout pas la difficulté. Elle contribue à faire perdre de vue le problème.

Le rapport de la Cour des comptes (81 pages) auquel on vient de faire allusion (« Les Echos » du 24 août) a été rédigé à la demande de la commission des Finances de l'Assemblée. Sa force ? Ses auteurs ne sont pas obnubilés par le préjugé tenace qui tient l'élite dirigeante sous le charme d'une sorte de logique onirique qui s'est substituée à la logique tout court : l'emploi est un problème de charges excessives sur le dos de l'employeur.

Deux phénomènes empoisonnent l'atmosphère : le blocage de l'ascenseur social et son corollaire : le cantonnement d'un nombre croissant de gens dans la catégorie des bas salaires ou, en tout cas, perçus comme tels. La dynamique de l'allégement des charges y est pour beaucoup. Si on met sur pied un dispositif qui exonère (de façon dégressive) des charges patronales les salaires entre le SMIC brut (environ 1.250 euros mensuel) et 1,6 SMIC (2.000 euros), il faut s'attendre à ce que le patron hésite beaucoup à porter la rémunération d'un salarié au-delà de ce seuil. Ceci ajouté à la forte augmentation politique du SMIC explique qu'aujourd'hui presque la moitié des salariés sont payés dans cette fourchette. Doit-on en conclure que le pouvoir d'achat est la principale victime de cette politique ? Il s'agit largement d'un autre problème. Le débat sur le pouvoir d'achat est faussé.

Dans le pouvoir d'achat, il faut compter les prestations de la Sécurité sociale dont bénéficient les Français et auxquelles ils sont très attachés. S'ils n'avaient pas fait ce choix-là, leur rémunération directe serait aujourd'hui plus élevée (ils devraient s'assurer eux-mêmes directement). Verrait-on un gouvernement oser proposer une « allégement » des salaires ? Cela, le rapport ne le dit pas, ni un certain nombre d'autres choses qui vont suivre. La politique du mensonge va plus loin. L'assurance-maladie est en déficit. La « contribution » de l'Etat (alias le contribuable), qui se substitue euro pour euro (1) aux cotisations (patronales et salariales) supprimées ou allégées, ne suffit pas pour couvrir les dépenses des Français en soins médicaux. Ce déficit de la Sécu représente bien, lui aussi, une part du pouvoir d'achat global des bénéficiaires de la Sécurité sociale.

Anomalie criante que le rapport aide à débusquer. Les statistiques font bien ressortir que les allégements de charges se concentrent sur les petites et moyennes entreprises et que le montant effectif des exonérations rapporté à la masse salariale (dénommé par les technocrates : « taux apparent d'exonération ») est plus élevé (5,9 %) pour les entreprises de moins de 10 salariés que pour les autres. La Cour a eu la bonne idée d'étendre ses investigations à plusieurs secteurs du tertiaire. Pour les grandes surfaces, le taux apparent d'exonération (qui remplit réellement leurs poches) avoisine 14 %. Il sera bientôt porté aux environs de 15 % grâce à Villepin-Chirac. Une chose que les instruments d'analyse « macroéconomiques » en vogue ne permettent pas de mettre à jour : du point de vue de l'économie nationale, cette rentabilité accrue n'est pas un plus (en termes de « création de valeur » comme ils disent). Elle a commencé par être un moins pour les recettes de la Sécu. Et ce trou est bien comblé par la collectivité !

Paradoxe ou énigme ? Le tertiaire passe pour l'avenir, mais c'est lui qui emploie désormais les deux tiers des emplois dits non qualifiés. Mais doit-on qualifier de « non qualifiés » les jeunes filles et les jeunes hommes (on ne peut plus faire ce métier passée la vigueur de l'âge) que les grandes surfaces emploient aux caisses de sortie ? L'extrême faculté d'attention, l'agilité, la bonne humeur de mise devant une file de clients impatients, tout cela compte-t-il pour rien aux yeux des diplômés qui gouvernent et qui... écrivent dans les journaux ? La vérité est que la politique dite de l'emploi est enfermée dans ses catégories forcément artificielles en partie. Ce qui prime le plus souvent pour l'entreprise, c'est la formation sur le tas. La formation extérieure est une grande chose, la formation continue aussi. Mais, à tous les échelons de la société, la psychologie est la même. Il y a des gens qui crèvent d'impatience de mettre en pratique ce qu'ils savent. Il y en a d'autres qui pensent qu'il leur faut en apprendre encore davantage avant de s'atteler à un travail.

de PAUL FABRA, Les Echos du 08.09.06

(1) Compensation intégrale promise par la loi mais non respectée par le gouvernement Villepin en 2006.