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L’erreur
collective
des
35 heures
ll n'est pas trop
tard pour que les responsables de gauche et de droite reconnaissent tout
haut ce qu'une majorité d'entre eux pensent tout bas : l'erreur
collective des 35 heures. La bonne foi de ses promoteurs n'est pas en
cause, ni même la tendance historique à la baisse du temps
de travail dans la durée de vie des citoyens, qui s'allonge d'environ
un an tous les quatre ans. L'erreur est de nature malthusienne : ils pensaient,
à tort, que la quantité de travail était limitée,
et qu'il fallait donc la partager.
Or, si la France recule par rapport à ses partenaires (sa croissance
économique par habitant est systématiquement inférieure
à la moyenne européenne de 0,3 point par an depuis un quart
de siècle), c'est tout simplement parce qu'elle travaille chaque
année moins qu'eux : 4 semaines de moins par habitant que la moyenne
européenne, et 10 semaines de moins qu'aux Etats-Unis ! Si, par
un coup de baguette magique, les Français travaillaient autant
que les Américains en gardant la même productivité,
ils auraient 8 000 euros de plus de grain à moudre par habitant
et par an ! La nouvelle majorité de 2002 n'a pas eu le courage
de remettre en question les 35 heures, considérées comme
une "avancée sociale", alors que le recul économique
était déjà patent.
C'est bien l'activité qui crée la richesse et l'emploi :
il faut travailler plus pour travailler tous. En travaillant moins on
s'appauvrit, et les pays européens où la croissance par
habitant est la plus forte et le chômage est réduit sont
aussi ceux où l'on travaille plus qu'ailleurs. Il aurait fallu
faire table rase des 35 heures, car il était paradoxal de réduire
la durée hebdomadaire et annuelle du travail et d'augmenter ensuite
le nombre d'années de cotisations pour la retraite à taux
plein ! Il faudra bien un jour calculer le temps de travail globalisé
tout au long de la vie avec le maximum de souplesse pour l'individualisation
des horaires à la carte en fonction des capacités et des
contraintes de chacun. Il s'agirait de répartir comme on l'entend
les 70 000 heures que l'on est censé consacrer au travail au long
de sa vie (40 ans à 1 750 heures par an pour prendre la moyenne
européenne). Qui dit souplesse dit possibilité de travailler
45 ou 50 heures par semaine à l'âge de 30 ans et 25 heures
à temps partiel à 60 ans.
La montée des tensions internationales imposa en 1939 d'abandonner
les 40 heures de 1936 pour revenir à 45 heures, y compris dans
l'administration. Cette fois, la rupture annoncée n'est plus la
guerre, mais le retournement démographique : les jeunes qui arrivent
sur le marché du travail sont moins nombreux que ceux qui partent
à la retraite. Il va bien falloir garder les travailleurs plus
longtemps en activité et tenir compte de l'âge dans les conditions
et la durée du travail en permettant à ceux qui le souhaitent
de faire en 40 heures ce qui pourrait être fait dans la précipitation
et le stress des 35 heures. La réduction du temps de travail (RTT)
ne répond pas à la variété des besoins et
des aspirations des actifs. Ces derniers veulent travailler à leur
rythme variable tout au long de la vie ; ils refusent de marcher tous
ensemble au même pas cadencé. Sans oublier que la réduction
du temps de travail a eu des effets collatéraux destructeurs du
plaisir au travail, car il faut des temps morts pour vivre le lien social.
Le temps est venu de stimuler la création de richesses, de récompenser
les fourmis et d'encourager les cigales à les imiter, et non l'inverse,
comme y conduit notre fiscalité. Cette question est vitale, car,
si toutes les fourmis devenaient cigales, ces dernières ne survivraient
pas. On a subventionné le non-travail en donnant un cadeau financé
par l'impôt aux cigales (payées 39 heures en ne travaillant
que 35 heures). Ce cadeau coûte bon an mal an 20 milliards d'euros
à la collectivité. Il a certes permis de créer de
350 000 à 400 000 emplois dans la version optimiste des 35 heures,
mais il faut se rappeler qu'avec la même somme on aurait pu créer
au moins deux fois plus d'emplois payés au smic, charges comprises,
et augmenter d'autant la richesse à se partager.
Le gouvernement précédent avait déjà fait
un premier pas dans le bon sens en réduisant les surtaxes aux entreprises
pour les heures supplémentaires situées entre 35 et 39 heures.
Mais, pour revaloriser le travail et vraiment sortir des 35 heures par
le haut, le gouvernement de Dominique de Villepin pourrait reprendre une
proposition simple à comprendre : rendre les heures supplémentaires
non imposables. Cette idée que j'avance depuis trois ans séduit
les ministres mais tarde à se concrétiser. Elle irait dans
le sens du renforcement de la valeur travail et de la justice sociale.
En effet, on n'est pas imposé sur le temps libre, pourtant inégalement
réparti : les deux tiers des actifs sont aux 35 heures, mais les
2,7 millions d'indépendants et plus du tiers des salariés
du secteur marchand n'en bénéficient pas. Il serait ubuesque
d'instaurer un impôt sur le temps libre. Il est plus simple de récompenser
le travail supplémentaire.
Une moitié des Français ne paie pas l'impôt sur le
revenu : ces ouvriers et ces employés sont prêts à
travailler plus, mais pas pour payer des impôts, ils veulent du
"travail au noir officiel". L'autre moitié des Français
a peur de "sauter de tranche d'imposition" en travaillant plus.
Il s'agit bien d'instaurer un bouclier fiscal pour les bas revenus (complément
de celui instauré pour les hauts revenus) et de protéger
les travailleurs les plus vaillants contre des prélèvements
peu incitatifs au travail supplémentaire. Les cigales devraient
soutenir cette mesure, car elles ont besoin des fourmis pour vivre. De
toute façon, plus les fourmis sont nombreuses et actives, mieux
les cigales se portent!
Michel
Godet (Le Monde 06.02.06)
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