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La
démocratie
redevient libérale
par
Alain MADELIN,
ancien Ministre
Je rêve
que les progrès de la médecine me permettent de vivre assez
vieux pour ne plus voir en France des alternances entre une vieille gauche
archaïque et une vieille droite conservatrice, quelque peu étatique,
technocratique et autoritaire, mais de vraies alternances, entre une nouvelle
gauche libérale et une nouvelle droite libérale, comme elles
existent dans beaucoup d’autres pays autour de nous.
Vous me demandez d’intervenir juste après que vous ayez parlé
de l’apothéose du libéralisme français, de
la chute de la maison libérale et du libéralisme perdu afin
de faire, en quelque sorte, la transition avec le libéralisme retrouvé.
Cette manifestation me rajeunit d’ailleurs, car il y a quelques
années avec Christian Stoffaës dans un amphithéâtre
voisin, nous avions déjà organisé une série
de conférences - publiées sous le titre Aux sources du libéralisme
français61 - pour rompre avec cette amnésie culturelle qui
frappe le libéralisme français et contribuer à remettre
les idées à l’endroit.
Le libéralisme n’est pas un produit importé comme
on essaie de le faire croire, ce n’est pas un produit anglo-saxon,
une sorte de pensée Mac Donald’s qu’il faudrait démonter.
Le libéralisme est une idée française qui a merveilleusement
réussi à l’exportation. C’est une idée
portée par des libéraux qui n’étaient ni de
droite ni de gauche à l’époque, au XVIIIème
et au XIXème siècles : Adam Smith a été précédé
par Turgot, Destutt de Tracy a précédé Jefferson
et beaucoup des analystes les plus brillants de la pensée économique
contemporaine aux Etats-Unis ont été précédés
par les économistes du XIXème siècle, de Dunoyer
à Bastiat, sans parler du libéralisme politique, de Constant,
Tocqueville, Royer-Collard, Laboulaye et de bien d’autres, ainsi
que des maîtres plus contemporains dont je me réclame, comme
Raymond Aron, Bertrand de Jouvenel et Jacques Rueff.
L’histoire nous apprend que la pensée libérale, contrairement
à sa caricature, est apparue avec l’idée de protéger
les faibles contre les puissants, avec l’affirmation que la personne
possède, en tant que telle, des droits opposables à tout
pouvoir. Ainsi, la pensée libérale entend protéger
la plus petite des minorités, la personne humaine, contre les arbitraires
possibles du pouvoir, fût-il un pouvoir démocratique.
L’histoire nous apprend aussi – ou du moins devrait nous apprendre
– que les libéraux ont défendu dès l’origine,
dans un même mouvement, les libertés économiques et
les libertés syndicales et sociales. Pourquoi ? Parce qu’ils
pensaient, avec Bastiat et bien d’autres, qu’au côté
de l’exigence de liberté, il y a, certes, tout aussi légitime,
un besoin de sécurité lié à la dignité
humaine, et qu’il appartient aux institutions d’un Etat de
droit de satisfaire ce besoin de sécurité. C’est là
sans doute la raison pour laquelle la plupart des grandes institutions
de protection sociale, de l’assurance sociale aux bourses du travail,
le droit de coalition, l’idée même de syndicat, les
retraites ouvrières et paysannes et bien d’autres, ont été
pensés, initiés et souvent créés et mis en
oeuvre par des libéraux. Ce qui n’est pas libéral
c’est, dans la deuxième partie du XXème siècle,
l’étatisation de ces institutions. Mais le besoin de sécurité
et d’assurance sociale sont heureusement parfaitement intégrées
dans la pensée libérale.
Le libéralisme
est d’abord philosophique, politique et moral. Toute personne est
libre de faire le bien comme le mal. Cela lui donne une responsabilité
devant sa conscience diront les uns, devant Dieu les autres. Il y a une
vision philosophique et morale à la source du libéralisme
et une permanente recherche du juste. En découle un libéralisme
juridique – Jean-Claude Casanova l’a rappelé. Le concept
clé du libéralisme est celui de l’Etat de droit, en
anglais rule of law. Nous sommes d’ailleurs tellement déformés
par le mot Etat que pour beaucoup, l’état de droit est l’Etat
qui fait le droit. Non, l’Etat de droit est l’Etat qui est
soumis à un droit qui lui est antérieur et supérieur.
C’est un ordre juridique des sociétés d’hommes
libres dans lequel le droit positif est soumis à un droit supérieur.
Voilà pourquoi je pense que le libéralisme ainsi brièvement
précisé et ressourcé dans toutes ses dimensions,
philosophique, morale, juridique, économique et sociale, est plus
que jamais une pensée pour aujourd’hui et une pensée
pour demain.
Le XXème siècle constitue, il est vrai, une parenthèse
de l’idée libérale. Le XXème siècle
a été celui de la révolution industrielle triomphante,
de la démocratie de masse, de la production de masse, des idées
de masse... jusqu’aux idées totalitaires ; le siècle
des usines tayloriennes où l’on a considéré
les hommes comme des robots ou comme des numéros dans les bureaux.
Il est clair que cette phase de l’histoire qui a vu le triomphe
des Etats jusqu’aux folies des deux guerres mondiales et des idéologies
totalitaires, est une parenthèse de l’histoire qui se referme
avec la chute du mur de Berlin et l’arrivée, selon l’expression
d’Alvin Tœffler, de la « troisième vague »
de l’histoire de l’humanité. Les hommes ont inventé
la production agricole qui a engendré un type de société,
puis la production industrielle qui a généré un autre
type de société. Nous voilà dans la société
du savoir numérique, mondialisée, qui va nécessairement
engendrer de nouvelles formes d’organisations sociales. Dans cette
nouvelle société, la richesse n’est plus le résultat
de l’exploitation des hommes, de la guerre ou de l’accaparement
des sources d’énergie. Ce qui prime, ce sont les cerveaux,
l’innovation, la créativité, et donc la liberté
et l’autonomie des personnes. C’est pourquoi si les débats
du XXème siècle étaient tout naturellement centrés
sur l’Etat et les différentes formes de dirigisme (jusqu’aux
aux idées totalitaires), il n’est pas surprenant que les
débats du XXIème siècle se fassent autour du libéralisme.
C’est la raison pour laquelle je suis, pour ma part, extrêmement
confiant sur le grand retour des idées libérales dans le
monde, même si je reste encore méfiant pour la France.
Pourquoi
ce retour des idées libérales ? Avec la mondialisation et,
notamment la mondialisation financière, l’étatisme
est partout remis en question.
La mondialisation financière interdit ce que Jacques Rueff appelait
“ la recette du gouvernement gratuit ”, c’est à
dire, la distribution de faux droits et le recours aux facilités
de la planche à billets. Quand le recours à la planche à
billets et la fuite en avant dans l’endettement ne sont plus possibles
compte tenu des disciplines imposées par les marchés financiers,
quand on ne peut plus guère augmenter les impôts, l’étatisme
trouve ses limites. D’autant qu’avec la mondialisation, les
entreprises ne sont pas seules à connaître la concurrence,
il y a aussi désormais les Etats : leurs systèmes juridiques,
fiscaux, leurs services publics et leur système éducatif.
La mondialisation, c’est aussi la confiance retrouvée dans
le libre échange qui constitue une des bases essentielles du libéralisme.
Le laissez-faire, laissez-passer qu’il ne faut pas, bien entendu,
prendre dans la conception de la vulgate marxiste qui dit laisser-faire,
c’est laisser-aller, le laissez-faire libéral est une revendication
de responsabilité.
« Laissez-nous faire » disait le marchand François
Legendre – à l’origine de la formule – en s’adressant
au monarque, c’est à dire laissez-nous prendre notre responsabilité,
laissez-nous produire, agir et laissez-passer le fruit de notre travail.
Aujourd’hui, le libre-échange est devenu la philosophie dominante
du monde entier, au grand dam des anti-mondialistes qui sont bien obligés
de constater que les pays les plus pauvres ont à peu près
tous compris que le développement passait par le libre-échange
et les institutions mondiales du libre-échange.
A cela s’ajoute la mutation profonde de notre type de société
: le développement de l’interdépendance croissante
des hommes avec la révolution du savoir numérique. Celle-ci
est largement équivalente à la révolution de l’imprimerie
de Gutenberg qui, avec la circulation des livres avait permis de libérer
les esprits. Nous sortons d’un XXème siècle centralisateur,
pour entrer dans un nouveau siècle qui fait moins confiance aux
Etats et davantage confiance aux hommes, à leur liberté,
leur responsabilité et leur l’autonomie. Nous arrivons dans
cette grande société, cette société ouverte,
annoncée par les philosophes. Le vieux monde était centralisé,
pyramidal, le nouveau monde, est davantage horizontal et organisé
en réseaux. Dans le vieux monde le je veux, j’ordonne, j’exige,
réglementait la vie de la société avec un esprit
administratif dominant ; dans le nouveau, l’imagination et l’esprit
d’entreprise prévalent.
Voilà pourquoi je suis globalement confiant envers l’avenir
du libéralisme. D’autant plus que nous avons l’impérieux
besoin de réformer l’Etat et de repenser l’Etat providence,
ne serait-ce que pour deux raisons très simples : ce dernier n’a
plus les moyens financiers de ses ambitions et il enferme aujourd’hui
des pans entiers de la population dans la dépendance et l’assistance.
Hélas,
tout indique qu’en France, la pensée libérale rencontre
davantage de difficultés pour se développer qu’ailleurs.
Il y a sans doute un obstacle d’ordre culturel : depuis toujours,
la France s’identifie à son Etat et la remise en cause de
cet Etat - en dehors de ses fonctions régaliennes que personne
ne discute chez les libéraux, bien au contraire - est vécue
comme une sorte de mutilation de l’identité française.
Si vous évoquez l’Allemagne, vous pensez à un peuple,
les Etats-Unis à la liberté, l’Angleterre à
une démocratie…, la France à un Etat. Toute réforme
de l’Etat est vécue comme une atteinte à notre identité
nationale et, bien sûr, la secte des adorateurs de l’Etat
ne manque pas de s’appuyer sur ce sentiment populaire.
Ce retour nécessaire aux idées libérales se heurte
à beaucoup d’obstacles. Les solutions libérales apparaissent
trop souvent comme imposées de l’extérieur par la
contrainte de l’Europe et du monde, et non comme réellement
voulues et nécessaires. De plus, du fait même de l’excroissance
de l’Etat français, du fait que pendant de nombreuses années,
celui-ci a distribué des faveurs, créé des clientèles,
des docilités, des obligés de l’Etat, multiplié
les traitements de l’Etat, les allocations de l’Etat, les
faveurs de l’Etat, les protections de l’Etat, nombreux sont
les Français qui appréhendent toute remise en cause de l’Etat.
Autre obstacle : une grande part de la classe dirigeante, toutes tendances
confondues, est issue de l’appareil public. S’ajoute à
cela, le regain d’un anti-libéralisme primaire porté
principalement par les orphelins du marxisme perdu. C’est aujourd’hui
un courant puissant qui bloque les évolutions libérales.
Au surplus, les libéraux doivent faire face à une nouvelle
forme d’étatisme : l’état « sécuritaire
».
Les hommes de l’Etat ont longtemps justifié leur pouvoir
par les fonctions régaliennes de l’Etat, à commencer
par la protection des Français contre les menaces étrangères.
Fort bien. Puis on a justifié la croissance de l’Etat par
les nécessités de l’Etat providence. Il existe aujourd’hui
une étrange connivence entre « les fabricants de peur »
et « les marchands de sécurité ». Ce point mérite
quelques développements. Aujourd’hui, après les échecs
de l’Etat Providence et l’impossibilité de poursuivre
le “ toujours plus de dépenses publiques ”, avec les
dépossessions de pouvoir lié à l’Europe ou
à la mondialisation et les altérations de l’image
du pouvoir liées aux “ affaires ”, les hommes politiques
sont à la recherche des justifications de l’excroissance
du pouvoir. Ils l’ont trouvé dans ce qu’Alain-Gérard
Slama appelle la précaution, la prévention ou la prohibition
du risque. Comme l’homme politique ne peut plus dépenser
- la recette je dépense donc je suis n’est plus la preuve
de son existence - la nouvelle recette est j’interdis, je réglemente,
je prohibe, donc j’existe. Toute liberté pouvant entraîner
des abus, il devient légitime de prévenir ces abus non par
des règles de responsabilité mais par la prohibition préalable.
Il s’agit là d’un immense risque pour la démocratie
et le libéralisme. L’Europe qui nous a longtemps apporté
un vent libéral peut, hélas, demain contribuer à
aggraver cette tendance. La Commission et le Parlement européen
ont un pouvoir de dépenser limité. En revanche, le pouvoir
de normer, de réglementer, d’interdire n’est pas limité.
Il va même se renforcer.
Quoi qu’il
en soit, il est certain que, la France devra prendre et prendra, elle
aussi le virage libéral. Le prendra-t-elle par une gentille évolution
de la classe politique, la gauche et la droite devenant libérale
au fil des ans ? Je le souhaite. Le fera-t-elle par un sursaut car, à
un moment donné, on constatera tellement d’impasses qu’il
faudra bien essayer quelque chose de neuf ? C’est une autre hypothèse.
Une chose est certaine, comme l’évoquait Emile Faguet au
début du siècle dernier dans son très bon livre Le
libéralisme : “ les Français ne sont pas libéraux,
mais beaucoup de Français disent aux hommes politiques, soyez libéraux,
et les hommes politiques répondent aux Français, ah non!
soyez les plus nombreux, vous les libéraux, et je vous garantis
bien que je serai libéral, d’ailleurs je ne pourrai pas faire
autrement.” J’en déduis une conclusion pratique très
simple : il faut continuer à semer, semer et semer pour que les
idées libérales soient les plus fortes et les plus nombreuses.
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