Un vent d’Est très libéral
Dans les années 80, les idées libérales ont été portées en Europe par un vent d’Ouest, celui impulsé par Reagan et Thatcher. Aujourd’hui, c’est de l’Est de l’Europe que nous vient le vent libéral. On lira avec intérêt l’article de Leszek Balcerowicz "la richesse des Nations", paru dans Wall Street Journal et le discours du Président Vaclav Klaus "The European Union, Economic Freedom and Prosperity : A View Influenced by IEA Ideas", à l’Institute of Economic Affairs

La Richesse des Nations

L’échec des différentes formes de l’étatisme dans le Tiers-Monde, la faillite du communisme du bloc soviétique et de la Chine, le chômage de longue durée élevé et la relative stagnation dans les pays européens de l’Ouest avec des économies étouffées par la réglementation ont poussé à réviser le paradigme du développement en faveur du marché et de la propriété privée – bref, pour un Etat plus limité.

Or, la bataille d’idées est loin d’être terminée. En réalité, elle est sans fin puisque les forces étatistes changent de stratégie plutôt que de capituler. D’où l’importance d’analyser les politiques qui marchent et celles qui échouent afin d’engendrer une convergence durable – et afin de mettre fin à la pauvreté dans les pays de développement.

Le communisme, forme extrême de l’étatisme, est allé le plus loin pour supprimer les marchés et criminaliser l’entreprenariat. Les coûts d’opportunité de cette folie organisée furent énormes : le revenu par tête relatif en Pologne par exemple était équivalent de celui de l’Espagne en 1950, mais seulement de 40% en 1990. Et avec l’effondrement du communisme, une grande expérience naturelle a commencé. En regardant les résultats, on est frappé par les différences énormes entre les pays de l’ancien bloc soviétique :

- En 2004, le PIB par rapport à 1998, avait augmenté de 42% en Pologne, de 26% en Slovénie et de 20% en Slovaquie et en Hongrie. En revanche, il a baissé de 57% en Moldavie et de 45% en Ukraine. Si l’on devait inclure l’économie grise dans les calculs, les différences en production seraient moindres, mais elles resteraient importantes.
- L’ensemble des économies en transition a fait des progrès considérables pour lutter contre l’inflation, mais une meilleure croissance à long terme va de pair avec une inflation moins élevée. Cela confirme que dans les pays qui héritent d’une inflation élevée, la désinflation réussie favorise la croissance à long terme.
- L’investissement étranger direct accompagne généralement les succès passés et renforce les succès économiques futurs. De 1989 à 2003, la République tchèque a attiré 3,700 dollars en investissements étrangers directs, la Hongrie 3,400 dollars, les trois pays baltes 1,000 – 2,400 dollars et la Pologne 1,300 dollars. Les flux de capitaux étrangers par tête vers l’Ukraine et la Moldavie étaient seulement de 128 dollars et de 210 dollars respectivement.

Les pays ayant les meilleurs résultats économiques ont tendance à mieux se porter par ailleurs également. Un exemple, de 1989 à 2001, l’efficience énergétique (PIB par kilo d’équivalent pétrole) un important indicateur d’impact environnemental avait augmenté de 2,5 à 3,9 en Pologne. En Russie, elle a augmenté de 1,5 en 1992 à 1,6 et en Ukraine, elle a baissé de 1,6 en 1992 à 1,4 en 2001.

L’espérance de vie a augmenté en Europe centrale et orientale mais décliné dans la plupart des pays de l’ex-URSS. Des tendances similaires sont observables pour la mortalité infantile. (...)

Comment expliquer ces écarts énormes ? En termes de croissance, il est tentant de regarder les différences au niveau des conditions de départ. Les pays baltes étaient bien plus dépendants des exportations vers le COMECON (30% à 40% du PIB) que ne l’étaient les pays d’Europe centrale et Orientale (4 à 15% du PIB). Ainsi, on pouvait s’attendre à ce que les pays baltes subissent une plus forte baisse du PIB après l’effondrement du bloc soviétique.
Or, de tels écarts de situation de départ ne peuvent expliquer qu’une partie de la différence de croissance, et seulement au début du processus. Malgré des chocs initiaux énormes, les pays baltes ont fait bien mieux à long terme que par exemple la Roumanie, qui était moins dépendante du COMECOM.

Les écarts de croissance à plus long terme sont largement dûs à des réformes de marché plus étendues et à une stabilisation macro-économique réussie. Cette conclusion est supportée par une littérature empirique sérieuse et considérable.

Les pays qui se rattrapent en terme de réformes ont aussi tendance à se rattraper au niveau de la croissance. L’Arménie a radicalement augmenté la liberté économique et ramené son quota fiscal tout en renforçant la rigueur budgétaire. Son PIB a augmenté de 70% depuis 1996. (...)

Les pays post-communistes qui ont adopté l’économie de marché ont obtenu de meilleurs résultats économiques (et non-économiques) que ceux qui ont moins de réformes ou pas du tout. Comment mettre en relation cette conclusion de base avec l’expérience de pays ayant une forte proportion d’entreprises d’Etat, une réglementation qui étouffe la concurrence et l’accès au marché, des restrictions des importations et un marché du travail rigide, une faible promotion des droits de propriété, l’irresponsabilité budgétaire etc... ? Ce sont là des caractéristiques d’un système étatiste, c’est-à-dire un système où la politique et la bureaucratie étranglent le libre marché. Elles sont aussi typiques des Etats corrompus, où les institutions publiques sont en réalité des instruments d’une spoliation privée.

La lecture de la littérature empirique m’inspire trois conclusions essentielles :

D’abord, aucun pays pauvre n’est parvenu à une convergence durable sous un système étatiste. Cela implique que toute réforme institutionnelle qui produit un tel système exclut une convergence durable. Les régimes qui suppriment, entravent fortement et portent atteinte au marché concurrentiel engendrent des perdants économiques.

Ensuite, les exemples d’une convergence réussie se sont produits dans des systèmes d’économie de marché plus ou moins libres (exemple des Etats-Unis rattrapant la Grande-Bretagne au 19ème siècles) ou pendant et après la transition à de tels systèmes (exemples des tigres asiatiques depuis 1960 ou certaines économies post-communistes après 1990).Cela suggère que l’accélération de la croissance n’a pas à attendre l’émergence de « bonnes » institutions. En revanche, la croissance peut accélérer pendant le processus de réformes, à condition que ce dernier améliore les institutions pour les activités productives. Ceci parce que les réformes augmentent la production et la productivité dans les secteurs anciennement réprimés (l’agriculture en Chine ou les services du système soviétique), ou parce que le système d’incitations précédent avait encouragé le gaspillage à une grande échelle.

De tels effets de transition ont tendance à s’essouffler, et le rythme de croissance future sera alors en grande partie fonction du niveau des incitations à travailler et à innover – ce qui à son tour dépendra du progrès du pays vers un Etat limité (...)

Certaines économies - en particulier les Tigres asiatiques – qu’on a qualifiés de « miracle économique » - ont provoqué de nombreux débats. (...)

Pendant une période, ces «miracles » étaient différents en termes d’intervention étatique (presque nulle à Hong Kong et limitée dans d’autres pays) mais elles avaient une chose en commun : une bonne dose de réformes de marché qui, alliée à leurs conditions de départ, ont assuré une plus grande liberté économique qu’à d’autres pays en voie de développement. L’interventionnisme avait tendance à bloquer plutôt qu’à favoriser la croissance à long terme. Un exemple : l’industrialisation menée par l’Etat en Corée du Sud dans les années 1970 qui a contribué à la croissance de l’endettement de pays et détourné l’investissement d’industries plus portées sur l’exportation. Résultat : le PIB sud-coréen a baissé fortement au début des années 1980, ce qui a provoqué des changements de cap vers moins d’intervention.

Les pays « miracles » ont en commun une fiscalité plus faible à cause de l’absence de systèmes de redistributions. Cela a pour effet d’accroître le stock de main d’œuvre et de favoriser l’épargne privée. (...) Un Etat Providence envahissant chasse les régimes volontaires de solidarité humaine et – en particulier dans les pays plus pauvres – peut entraver la croissance. Cela devrait être un avertissement aux pays pauvres ayant un taux de dépenses publiques/ PIB plus élevé que la Suède, l’Allemagne ou la France à l’époque où ces pays avaient un revenu par tête comparable.


Certes, les réformes de marché peuvent échouer si elles sont incomplètes sur des points critiques. Un exemple serait l’introduction d’un taux de change fixe en l’absence de rigueur budgétaire. L’effondrement récent de l’Argentine nous rappelle qu’une politique économique irresponsable peut saper les résultats de réformes de marché véritables. Ces dernières peuvent aussi ne pas produire une convergence durable si certains éléments fondamentaux sont mal structurés, par exemple par une faute de calcul grave dans les taux de change fixe, ou une mauvaise structure d’initiations dans les législations sur les faillites.

Aucun des ces problèmes ne justifie la recherche d’une « troisième voie » pour assurer une convergence durable. Ce sont là des obstacles à surmonter sur le chemin vers une économie de marché véritable.

Leszek Balcerowicz, Wall Street Journal, le 06 octobre 2005